Prix Léo-Pariseau - Un oncologue naïf

La découverte du Dr André Veillette pourrait permettre la création de médicaments contre le diabète juvénile, le lupus et l’arthrite rhumatoïde.
Photo: La découverte du Dr André Veillette pourrait permettre la création de médicaments contre le diabète juvénile, le lupus et l’arthrite rhumatoïde.

André Veillette fait de grandes découvertes sans trop se poser de grandes questions existentielles. Dans son laboratoire de l'Institut de recherche clinique de Montréal, ce médecin étudie les fins mécanismes du système immunitaire: pourquoi, lors d'une infection, notre organisme réagit-il comme il le fait? Ou pourquoi, dans le cas d'une maladie auto-immune comme le lupus, réagit-il avec tant de virulence que le malade risque d'en périr? Voilà le genre de questions qui intéressent ce passionné de recherche fondamentale.

Le Dr Veillette est du genre à ne pas trop se poser de questions dans la vie. Ainsi, pourquoi est-il devenu chercheur en médecine? «Étant premier de classe, j'ai tout bonnement fait mes études de médecine à l'université Laval, répond-il. J'avais 17 ans et ce n'était pas un choix bien réfléchi! Puis, c'est en réalisant ma résidence à l'université McGill que j'ai été exposé à la recherche. Et j'ai commencé par m'intéresser à l'immunologie et à l'oncologie tout simplement parce que les patients dont je m'occupais en souffraient...» Quant à son intérêt pour le fonctionnement du système immunitaire, c'est par hasard qu'il s'y est consacré.

En fait, confie le Dr Veillette, ce qui l'intéresse depuis toujours, c'est le fonctionnement des choses, tel un enfant qui ouvre le boîtier d'une montre pour voir comment s'imbriquent les engrenages. «J'ai toujours eu la curiosité de comprendre comment ça marche, dit-il, et je n'aime pas qu'on me dise que c'est "comme ça...". Je veux savoir le pourquoi des choses. Je me rappelle que, lorsque je faisais mes études de médecine, je désirais comprendre pourquoi une maladie a telle ou telle conséquence. J'étais donc naturellement intéressé par les phénomènes de base qui expliquent la biologie humaine.»

Aux portes des gènes du cancer

Au terme de sa résidence, le Dr Veillette amorce «une longue réflexion faite de plusieurs consultations» qui l'amène à décider de se surspécialiser en oncologie. «À cette époque — au milieu des années 1980 —, des médecins qui en savaient beaucoup plus que moi m'ont dit que la recherche sur le cancer allait bientôt exploser et qu'il y aurait des développements très importants, surtout grâce à la génétique, raconte le chercheur. C'est donc la voie que j'ai empruntée en me disant qu'il y aura des tas de choses à comprendre et beaucoup de recherches fondamentales et cliniques à faire.»

Le jeune médecin se rend donc étudier deux ans au prestigieux National Cancer Institute de Bethesda, au Maryland. Il apprend alors les rudiments de la recherche clinique, c'est-à-dire tester des thérapies sur des patients. «Presque tous nos patients suivaient des protocoles cliniques, souligne-t-il. Nous testions donc sur eux de nouveaux médicaments ou de nouvelles combinaisons de médicaments pour essayer d'améliorer le traitement de différentes maladies.»

Il poursuit ses études avancées au NCI durant cinq ans. «Au fil des ans, on nous permettait de mener nos propres travaux, se rappelle-t-il. J'ai donc entrepris d'identifier les gènes jouant un rôle dans le développement des cancers du sein et du côlon.» Curieusement, ses collègues ne l'encouragent nullement à poursuivre ce chemin: «Tous me disaient: "C'est trop compliqué, tu ne trouveras jamais rien. Depuis des années, on cherche sans jamais rien trouver!" Mais moi, je m'y suis plongé naïvement, sans trop me poser de questions.»

Or, contre toute attente, le Dr Veillette obtient de très bons résultats. «J'ai commencé par me poser des questions simples, puis j'ai développé les outils nécessaires pour y répondre. J'ai été chanceux puisque j'ai fait des découvertes à propos du système immunitaire qui ont eu un impact réel.» Le Dr Veillette découvre entre autres des «portes» qui donnent accès à l'intérieur d'un gène intervenant dans le cancer du côlon, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles thérapies. Ces découvertes fondamentales permettent actuellement à des chercheurs de l'industrie pharmaceutique d'explorer de nouvelles avenues thérapeutiques.

Au terme de ces années d'études aux États-Unis, le Dr Veillette décide de revenir au Québec, d'abord comme chercheur à la faculté de médecine de l'université McGill, puis à l'Institut de recherche clinique de Montréal.

Les engrenages du système immunitaire

Tant à McGill qu'à l'Institut, il approfondit ses travaux entamés aux États-Unis et, une fois de plus, il fait d'importantes découvertes fondamentales. Entre autres, il découvre ce qui se passe à l'intérieur des globules blancs lorsqu'un organisme est agressé. Il s'agit d'un mécanisme comportant trois éléments: SLAM, Fyn et SAP. Lorsque SLAM reçoit un message en provenance du système immunitaire, il avertit SAP qui s'empresse d'ordonner à Fyn de produire des anticorps. Or, si l'un ou l'autre de ces engrenages ne remplit pas son rôle, la chaîne de commandement est brisée et le système immunitaire déraille. On estime que cette découverte pourrait un jour permettre de mettre au point des médicaments efficaces contre le lupus, le diabète juvénile et l'arthrite rhumatoïde.

«Aujourd'hui, je poursuis mes travaux concernant ce mécanisme, poursuit André Veillette. Il y a d'autres secrets à percer. On sait par exemple que SLAM est un récepteur et qu'il y en a six autres. On essaie donc de comprendre ce que chacun fait. Par ailleurs, on sait que SAP a deux "cousins" et on cherche à connaître leur fonction. Et il y a probablement autre chose encore que Fyn qui peut être observé... Voyez-vous, c'est comme le mécanisme d'une montre, on veut comprendre comment tout fonctionne...»

«Comme vous le voyez, enchaîne-t-il, il s'agit de recherches fondamentales qui permettent de comprendre ce qui se passe... Or moi, j'essaie toujours de trouver quels sont les mécanismes primaires de phénomènes biologiques pertinents à la santé humaine.» Le chercheur lance même, mi-sérieux mi-badin, qu'il se pose toujours des questions simples, parce qu'il ne s'estime pas «assez intelligent pour trouver des choses compliquées»!

«En fait, ajoute-t-il, je ne me pose pas trop de questions, j'essaie de faire le mieux ce que j'ai à faire avec ce que j'ai.» À cette fin, il dirige une «merveilleuse petite équipe» d'une dizaine de chercheurs qui lui procure beaucoup de satisfaction. «Je préfère diriger une petite équipe faite de gens qui sont vraiment passionnés par ce qu'ils font, plutôt qu'une grosse équipe... Je préfère les petits pots avec les meilleurs onguents!», lance-t-il en riant.

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Collaborateur du Devoir