Prix André-Laurendeau - La mise en mots du mouvement automatiste

Depuis les années 1970, François-Marc Gagnon est sans doute l'historien de l'art le plus influent au Québec et au Canada. Son oeuvre imposante, dont les ouvrages phares portent sur Paul-Émile Borduas et le mouvement automatiste, lui vaut aujourd'hui d'être colauréat du prix André-Laurendeau.

Pour l'historien de l'art François-Marc Gagnon, l'obtention du prix André-Laurendeau est un honneur, bien entendu, mais aussi une étrange coïncidence. «Il y a plusieurs années, j'ai écrit sur la prise de position de Laurendeau à propos de Borduas et du Refus global, raconte-t-il. Quand le manifeste a été publié, il y a eu toutes sortes d'échanges entre les journalistes. La plupart étaient contre les idées du Refus global, y compris Laurendeau. Et pourtant, il s'est porté à la défense de Borduas sous prétexte que son renvoi de l'École du meuble était une intrusion injustifiée du gouvernement dans le système de l'éducation qui, à l'époque, était sous la coupe du clergé, à l'exception des écoles d'art.»

Celui qui est un pionnier en histoire de l'art québécois et canadien a plus de points en commun avec le célèbre intellectuel qu'il n'oserait l'imaginer. Sa collègue Esther Trépanier souligne que, tout comme Laurendeau, François-Marc Gagnon a contribué à la transformation intellectuelle du Québec par ses écrits sur le mouvement automatiste. «Gagnon partage aussi avec Laurendeau cette gentillesse, cette attention et ce sens de la liberté nécessaires à chacun», affirme la professeure au département d'histoire de l'art de l'UQAM.

«Rigoureux», «passionné et passionnant», «grand vulgarisateur», «stimulant» et «modeste», ajoutent d'autres admirateurs de l'infatigable historien de l'art qui, à 72 ans passés, refuse toujours de s'asseoir sur ses lauriers.

Aujourd'hui directeur de l'Institut de recherche en art canadien Gail et Stephen A. Jarislowsky de l'université Concordia, François-Marc Gagnon trimballe un curriculum vitae bien rempli. Professeur pendant près de 35 ans à l'Université de Montréal, M. Gagnon est l'un des plus ardents défenseurs de l'héritage des arts visuels du Québec et du Canada.

Ses nombreuses publications ont contribué à définir les jalons de sa discipline, ne serait-ce que par des ouvrages comme La Conversion par l'image — Un aspect de la mission des jésuites auprès des Indiens du Canada au XVIIe siècle, Paul-Émile Borduas (1905-1960) — Biographie critique et analyse de l'oeuvre, Chronique du mouvement automatiste québécois (1941-1954) et Paul-Émile Borduas, ce catalogue de la grande rétrospective organisée par le Musée des beaux-arts de Montréal en 1988. Des livres qui sont potassés depuis des années par les étudiants en histoire de l'art et qui ont valu à leur auteur de nombreuses récompenses.

Mais ce ne sont pas tant ces travaux de recherche que les cours que François-Marc Gagnon a donnés pendant plusieurs années à la Télé-Université qui l'ont fait découvrir au grand public. «Je considère ces deux cours télévisés comme l'une de mes principales réalisations et cellesqui a eu le plus d'impact sur le public en général, affirme-t-il. Ils lui ont fait mieux connaître la peinture moderne au Québec et l'ont ouvert à la peinture moderne internationale plus efficacement que tous mes livres.»

Encore aujourd'hui, il partage son amour pour les arts visuels canadiens lors de conférences pour le grand public données au Musée des beaux-arts de Montréal. «Ça fait cinq ou six ans que je donne des conférences en anglais et en français. Chaque fois, je remplis mes salles. Avec le temps, je crois m'être fait un fan-club!»

Borduas, une histoire de famille

François-Marc Gagnon était pratiquement destiné à devenir le grand spécialiste de la vie de Borduas. Son père, Maurice Gagnon, enseignait l'histoire de l'art à l'École du meuble en même temps que l'auteur du manifeste du Refus global. «Mon premier souvenir d'enfance est lié à Borduas, se rappelle-t-il. Nos deux familles se connaissaient bien. Ma mère et Mme Borduas étaient deux femmes assez religieuses qui tenaient aux bons principes et elles étaient prises avec deux maris athées!» Après la publication du manifeste, les Borduas et les Gagnon se sont éloignés. Mais la fascination pour le personnage est restée.

«Tombé dans la potion magique» quand il était petit, François-Marc Gagnon a pu connaître les artistes et les collectionneurs de l'époque grâce à son père. Un intérêt qui semble se transmettre de génération en génération chez les Gagnon, puisque sa fille aînée, Iris, a aussi étudié en histoire de l'art.

Borduas a été le point de départ. De fil en aiguille, M. Gagnon s'est passionné pour les automatistes, puis pour Jean Dubuffet, sujet de sa thèse de doctorat à la Sorbonne. «C'est un peintre français qui m'intéressait parce que, dans les années 60, on parlait d'un retour à la figuration. Les abstraits étaient moins populaires et Dubuffet était un très bon exemple de ça. Il faisait des images qui s'apparentaient à de l'art naïf. Lui appelait cela de l'art brut.»

Pour l'art canadien, ce fut autre chose. De retour à Montréal, François-Marc Gagnon souhaitait enseigner l'art moderne. Le directeur du département d'histoire de l'art de l'Université de Montréal de l'époque, Philippe Verdier, lui a plutôt attribué l'enseignement de l'art canadien. «Je devais couvrir tout l'art canadien, dit-il en riant. J'ai l'impression que Verdier pensait que c'était simple à expliquer.»

Pas de retraite en vue

Le directeur de l'Institut de recherche en art canadien Gail et Stephen A. Jarislowsky mène actuellement trois projets de front. Le premier concerne l'élaboration d'un catalogue raisonné en ligne des quelque 1700 oeuvres de Borduas. Pour le moment, on y retrouve les fiches techniques des toiles, ainsi que les endroits où elles ont été exposées et les articles où elles ont été mentionnées. Les reproductions des oeuvres apparaîtront dans le catalogue d'ici une dizaine d'années lorsqu'elles tomberont dans le domaine public.

Entre-temps, François-Marc Gagnon tente de réunir en un seul ouvrage le Codex canadiensis, un manuscrit réalisé en 1700 par Louis Nicolas qui illustre la faune, la flore et les peuples amérindiens, et le texte de l'Histoire naturelle des Indes occidentales du même auteur. Ces documents sont conservés respectivement au Gilcrease Museum de Tulsa, en Oklahoma, et à la Bibliothèque nationale à Paris. M. Gagnon a rassemblé une équipe de spécialistes en ethnographie, zoologie, botanique, iconographie et études classiques et culturelles du XVIIe siècle pour publier une analyse détaillée de ces documents «qui mériteraient d'être mieux connus».

Le dernier projet, mais non le moindre, le tient en haleine depuis tellement longtemps que certains de ses collaborateurs de la première heure ne sont plus de ce monde aujourd'hui. «Ma femme veut que je le finisse avant de mourir parce qu'elle ne veut pas s'en occuper!», s'exclame-t-il. Il s'agit d'un livre sur Jean Berger, un peintre de la Nouvelle-France. «Les informations sur ses allées et venues abondent, car il a été pris dans une histoire de justice, mais on ne connaît pas ses toiles», explique l'historien de l'art. Les archives judiciaires sont difficiles à décrypter, ce qui explique pourquoi le projet s'éternise. Mais ça en vaut le coup selon l'auteur. «L'oeuvre a peu d'importance dans tout ça. Ce qui compte, c'est l'image du Montréal de 1709 qui nous est révélée et qui est loin de l'illustration catholique à laquelle on est habitué. Il y a des tavernes. Les gens boivent et se battent dans la rue. C'est une ville de garnison où les soldats perdent leur temps avec des filles de joie. Ça n'a rien à voir avec les Maisonneuve et les Jeanne Mance!»

Bref, de quoi occuper le grand homme pendant encore bien des années. Ça tombe bien: François-Marc Gagnon refuse de s'arrêter. «J'haïs la retraite! Je ne suis vraiment pas fait pour ça», laisse-t-il tomber en éclatant de rire.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Michelle Bergeron - Inscrit 13 octobre 2007 01 h 37

    Curieuse?

    Reportez-vous dans cent ans avec des projets comme Rabaska.
    dirions-nous le capitart? BRAVO!