Prix André-Laurendeau - « Que signifie être écrivain québécois ? »

Lise Gauvin se consacre à l’enseignement, à la recherche et à l’écriture depuis plus de 30 ans.
Photo: Lise Gauvin se consacre à l’enseignement, à la recherche et à l’écriture depuis plus de 30 ans.

Essayiste, nouvelliste, critique littéraire, professeure émérite à l'Université de Montréal, membre de la Société royale du Canada, de l'Académie des lettres du Québec et de l'Ordre des francophones d'Amérique, Lise Gauvin est colauréate du prix André-Laurendeau pour l'ensemble de son oeuvre.

Bien connue des lecteurs du Devoir pour ses chroniques sur les littératures francophones et reconnue aussi pour ses interventions publiques percutantes, Lise Gauvin s'est révélée au cours des années une figure incontournable de la littérature québécoise. Le prix André-Laurendeau souligne son rayonnement dans la francophonie internationale avec une mention particulière pour La Fabrique de la langue, de François Rabelais à Réjean Ducharme (Seuil, coll. «Points/essais», 2004), Langagement, l'écrivain et la langue au Québec (Boréal, 2000) et L'Écrivain francophone à la croisée des langues (Karthala, 1997, prix France-Québec 1999).

Filiations et synthèse

Ces quelques titres, s'ils ne rendent pas compte de l'ensemble de ses réalisations, permettent toutefois d'en saisir un apport essentiel: celui d'établir des filiations, de signaler des points de repère, de créer des liens. Pour Lise Gauvin, la langue et l'écriture se situent au coeur des forces vives du monde.

En se penchant sur le rôle qu'a joué la revue Parti pris (1963-68) dans l'évolution des idées et de la littérature au Québec, en étudiant le rapport que les écrivains entretiennent avec leur langue, tant au Québec qu'ailleurs dans la francophonie, Lise Gauvin peint une immense fresque, jamais achevée, toujours ouverte sur l'acte d'écrire en français tel qu'il s'inscrit dans le littéraire, le culturel et le politique.

«À mon retour de France, après des études en lettres aux universités Laval, de Vienne et de Paris-Sorbonne, j'ai été fascinée par la question qu'avait posée Parti pris: que signifie être écrivain québécois?» C'est l'amorce d'une recherche approfondie et partagée dans toute la francophonie (innombrables colloques, conférences, etc.) dont La Fabrique de la langue constitue la synthèse et l'aboutissement. L'oeuvre dresse un «historique lumineux» (Le Monde) de la problématique des rapports entre langue et fiction.

«Tout écrivain doit trouver sa langue dans la langue commune, écrit Lise Gauvin dans La Fabrique de la langue, mais la surconscience linguistique, ce doute qui affecte l'écrivain francophone, et qu'il partage avec d'autres minoritaires, l'installe encore davantage dans l'univers du relatif, de l'a-normatif. Ici, rien ne va de soi. La langue, pour lui, est sans cesse à (re)conquérir.» «Parfois je m'invente, tel un naufragé, dans toute l'étendue de ma langue.» «Cette phrase de Miron témoigne de ce que cet inconfort dans la langue peut avoir à la fois d'exacerbé et de fécond.»

L'avenir du français par l'oralité et par les liens

Un apport majeur de La Fabrique de la langue consiste à faire ressortir clairement l'importante participation de la langue orale et de ses constantes mutations à la longue élaboration de la langue écrite. De plus, «...des liens se tissent d'une littérature à une autre. La littérature hexagonale perd peu à peu sa position dominante dans l'ensemble de la production en langue française».

N'est-il pas justifié de voir alors dans l'apport des multiples littératures de la francophonie un espoir pour l'avenir du français? À l'encontre de ceux qui voient dans la «novlangue» technocratique et dans la lingua franca des marchés boursiers une menace pour la pérennité de la langue française, Lise Gauvin demeure optimiste: «Une langue parlée servant à la communication et à l'expression demeure une langue vivante, à condition d'être utile à tous les échelons de la société.»

Devant la perspicacité du regard posé par La Fabrique de la langue, faut-il s'étonner de l'accueil reçu par cet ouvrage? Salué unanimement par la critique française et recensé deux fois dans le prestigieux journal Le Monde, La Fabrique de la langue relève avec succès le défi de s'adresser à un vaste public sans perdre de vue l'aspect rigoureux du propos. Son importance a aussi été consacrée par la mention spéciale du jury du Grand Prix de la critique 2004 décerné par le PEN français.

Des enjeux de langue aux enjeux de vie

«Le monde est un grand texte qu'il appartient à chacun de lire et de déchiffrer à sa guise», selon la narratrice de À une enfant d'un autre siècle (Leméac, 1997). À la fois journal et carnet de voyage, ces pages relatent des événements du quotidien en les juxtaposant avec justesse à des interrogations et à des réflexions évoquées dans les recherches savantes. Ces confidences, tout en nuances et en finesse, reprennent dans une langue limpide ce que la chercheuse a partagé depuis le tout début: une passion pour la littérature et pour l'écriture. «Écrire, y lit-on, c'est aller à la rencontre de cette étrangeté, en nous et hors de nous, sachant qu'il n'y a de littérature que dans l'inconfort et l'intranquillité.»

Ce second essai-fiction fait écho au précédent, paru en 1984, Lettres d'une autre (6e édition, Typo-L'Hexagone, 2007). Une femme venue d'ailleurs y parle de la littérature d'ici, de la situation des femmes et des enjeux politiques et culturels du Québec. En 2007, ces enjeux sont toujours d'actualité.

Cette inquiétude pour la suite du monde se retrouve aussi dans certains de ses récits et nouvelles, dont Fugitives, recueil de nouvelles (Boréal, 1991, prix des Arcades de Bologne 1992), Arrêts sur image (L'instant même, 2003), Un automne à Paris (Leméac, 2005), Quelques jours cet été-là (Punctum, 2007).

Lise Gauvin se consacre à l'enseignement, à la recherche et à l'écriture avec sensibilité et vision depuis plus de 30 ans. Et elle poursuit activement sur sa lancée. Une tournée de conférences l'amènera cet automne en Italie pour la promotion de la traduction italienne de l'anthologie publiée en 1989 avec Gaston Miron sur les écrivains québécois contemporains.

Elle se rendra à Paris par la même occasion pour la sortie de son dernier ouvrage, Écrire pour qui? L'écrivain francophone et ses publics. On trouvera intérêt à la suivre dans ses prochaines pérégrinations.

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Collaboratrice du Devoir