Pierre-Gilles de Gennes - Le «Isaac Newton des temps modernes» n'est plus

Pierre-Gilles de Gennes
Photo: Jacques Grenier Pierre-Gilles de Gennes

Le passionné de science et chercheur hors normes Pierre-Gilles de Gennes n'est plus, a annoncé hier sa famille. La mort du célèbre physicien français, survenue vendredi, à Orsay, prive la science d'un de ses plus brillants ambassadeurs. Le chercheur — nobélisé pour ses travaux sur les cristaux liquides et les polymères — était aussi un scientifique à hauteur d'homme doublé d'un farouche défenseur du rôle crucial de l'éducation dans la formation des chercheurs de demain.

En 1991, l'Académie des sciences de Suède n'avait pas ménagé les superlatifs pour qualifier le travail de celui qui allait recevoir le prix Nobel de physique en le qualifiant d'«Isaac Newton des temps modernes». Modeste, Pierre-Gilles de Gennes avait alors attribué ces propos au «lyrisme nordique des académiciens suédois». Il n'empêche que les travaux de ce membre émérite de l'Académie des sciences auront donné lieu à de nombreuses applications pratiques qui ont durablement marqué les dernières décennies.

Le secret de cette longévité scientifique réside notamment dans la volonté farouche du chercheur de travailler «à hauteur d'homme». Au Devoir, Pierre-Gilles de Gennes confiait en 2004 qu'il aurait été plus que «gêné» de participer à des projets n'ayant aucune utilité. Cet impératif l'a conduit à développer des projets qui ont eu des retombées immédiates et quotidiennes, qu'on pense par exemple à la création d'écrans plats pour les téléviseurs et les ordinateurs ou à la mise au point de «supercolles», qui permettent aujourd'hui d'assembler des matériaux considérés comme «incollables».

À force d'oeuvrer à réunir la chimie, la physique et la théorie, le professeur honoraire au Collège de France se sera fait l'un des apôtres les plus ardents de la pluridisciplinarité. Ce faisant, son influence aura largement dépassé les cristaux liquides qui l'ont rendu mondialement célèbre, pour gagner le terrain du magnétisme, de l'hydrodynamique, des supraconducteurs et des gels. Son ouvrage The Physics of Liquid Crystals, pourtant publié en 1974, reste une référence aujourd'hui encore.

Pierre-Gilles de Gennes était aussi un fabuleux vulgarisateur. Avec ses yeux bleus vifs, sa voix grave et sa langue dégourdie, il savait immédiatement capter l'attention des foules. Son prix Nobel en poche, il mettra d'ailleurs cette qualité à profit en donnant une série de conférences dans les collèges et les lycées français, une belle aventure qu'il raconte en détails dans Les Objets fragiles, où il défend l'importance de semer «le germe de la curiosité» chez les jeunes.

Ambassadeur scientifique dans l'âme, Pierre-Gilles de Gennes traversera aussi l'Atlantique pour porter la science jusque dans les classes québécoises. En 2004, il avait d'ailleurs profité d'un bref passage à l'Université de Montréal pour lancer un vibrant plaidoyer en faveur de l'esprit d'invention et faire l'apologie du bon sens, de l'observation, de la curiosité et de la ténacité en science.

Pierre-Gilles de Gennes s'était alors inquiété de voir que les chercheurs occidentaux avaient perdu de vue la nécessité de créer pour se contenter d'améliorer l'existant. «Aujourd'hui, on n'invente plus, on adapte», s'était désolé celui qui avait fait sienne cette phrase d'Édouard Brézin: «Ce n'est pas en perfectionnant la bougie qu'on découvre la lumière électrique.»

Ce mantra, qui a guidé tous ses travaux, a valu à Pierre-Gilles de Gennes les éloges chaleureux de nombreux collègues, amis et politiciens. Hier, le président français Nicolas Sarkozy a rendu hommage à «son talent et son immense intelligence», et le premier ministre François Fillon a souligné «sa personnalité généreuse». Le Prix Nobel Georges Charpak a quant à lui salué son «esprit universel», tandis que Claude Cohen-Tannoudji, lui aussi nobélisé, a rappelé sa «curiosité intellectuelle absolument insatiable».

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Avec Reuters et l'AP