La science de «chez nous»

Cinq jours en mai, pourrait-on dire pour résumer. Et, année après année, ils reviennent. En 2007, ce sera pour la soixante-quinzième fois que l'Acfas, devenue au fil des ans l'Association francophone pour le savoir après avoir porté le nom d'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, réunira les chercheurs de toutes les disciplines dans une avalanche de colloques meublés de multiples communications.

On connaît le projet initial qui fut à l'origine de l'Acfas. Au temps du Québec naissant, au moment où trônaient deux universités francophones, les seules sur un territoire partagé avec quelques écoles spécialisées, à l'époque l'École polytechnique et les Hautes Études commerciales, il importait de faire la promotion du savoir scientifique.

Pour les Marie-Victorin du temps, il fallait inscrire ce Québec dans un monde moderne. Ne faut-il pas se rappeler que les établissements chargés de l'enseignement supérieur au premier cycle étaient alors dénommés «séminaires»? Et ce vocable, par définition, décrivait plus une vocation qu'une mission, prédisposant les tenants de l'appellation à un enseignement centré sur les humanités, car un petit nombre seulement de leurs étudiants prévoyaient faire carrière en médecine, en génie ou dans un monde des affaires qui se limitait souvent aux seules sciences comptables.

Le frère et le premier ministre

En ces années glorieuses des collèges classiques, l'A.C.F.A.S. débarqua. Et un 2 novembre, en 1933, s'ouvre ainsi à Montréal son premier congrès. Cinq ans plus tard, en 1938, pour une première fois à l'extérieur de la capitale et de la métropole, l'élite scientifique débarque en région, à Trois-Rivières plus précisément, dans le fief de celui qui était aussi le premier ministre de la province.

Un autre héros local, le frère qui fut à l'origine du Jardin botanique montréalais, est alors à la présidence de l'association. Et le discours qu'il prononce en ouverture de l'événement est aussitôt reconnu d'une telle importance que Le Devoir le reproduit intégralement dans ses éditions des 10 et 13 octobre.

Il donne lieu à un appel lancé à la population. L'intervention gouvernementale est souhaité et, surtout, le clergé, son épiscopat en premier lieu, est sollicité: le Québec doit devenir scientifique.

«Je laisse à d'autres, annonce Marie-Victorin, la tâche de mesurer, dans la formation de la pensée nationale, le rôle de ce que nous avons de littérature canadienne et d'art canadien. Mais je maintiens que les déficiences de notre culture viennent surtout de notre carence dans le domaine scientifique. Dans un article intitulé La science et nous, publié il y a douze ans, je définissais certaines attitudes qui sont à la base de la situation: manque de repères pour juger de la profondeur de notre insuffisance scientifique, exaltation de la vulgarisation aux dépens de la science véritable, méconnaissance de la valeur de la science, peur de la science, mépris pratique de la science.»

Le grand rendez-vous francophone

Longues seront les années avant que le discours du frère ne soit vraiment compris. Et avant que Québec n'intervienne dynamiquement pour soutenir les divers secteurs de la recherche, il faudra aussi quelques nationalisations, dont celles qui vont aboutir à la naissance d'Hydro-Québec, et des initiatives heureuses qui permettront, par exemple, que le nom de Bombardier se décolle des «snowmobiles» pour se retrouver inscrit sur des trains et des avions!

Mais, au fil des décennies, l'Acfas grandit. Son congrès annuel devient ainsi le plus grand rassemblement francophone au monde dont la raison d'existence est la recherche scientifique. Année après année, ils sont des milliers, de cinq à sept, à se déplacer pour prononcer et entendre des communications de pointe dans leurs disciplines respectives. Ce qui se transforme toutefois par le nombre, c'est la représentation des secteurs.

Ainsi, les praticiens des sciences «pures», ceux dont l'objet de recherche s'inscrit en physique, en mathématiques, en chimie et dans d'autres méthodes d'analyse de la nature, sont devenus de moins en moins nombreux. Par contre, les tenants des sciences sociales, de la culture, de la littérature et des arts profitent, toujours plus nombreux, de l'occasion offerte annuellement pour faire état des réalisations d'une recherche où le multidisciplinaire et le pluridisciplinaire semblent décrire une nouvelle façon de faire.

«L'esprit en mouvement»

Si le Québec a changé, le monde a aussi fait de même. On se souviendra ainsi de l'esclandre qui s'est produit quand l'Institut Pasteur, ce vénérable établissement français consacré à la médecine, a décidé il y a quelques années d'adopter la langue anglaise pour la publication de ses textes. De plus, les congrès scientifiques, comme les magazines spécialisés, pullulent maintenant et, quand il est question de sciences dites pures, on sait qu'avant même que le mot de «mondialisation» soit devenu un slogan, l'anglais était déjà devenu la lingua franca.

Qu'elle soit en évolution ou en transformation, la rencontre annuelle de l'Acfas connaît toutefois un succès qui ne se dément pas. L'assemblée qui se tiendra du 7 au 11 mai prochain dans la capitale trifluvienne sera cependant bien différente d'une autre ouverte il y a de cela 69 ans.

Non seulement les locaux des rencontres sont universitaires, car c'est l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) qui reçoit, mais aussi la faune qui fréquente l'événement offre un autre visage: si les participants et les acteurs de l'événement sont très nettement, par le nombre, inscrits dans un établissement québécois, d'autres viennent aussi d'ailleurs, de l'Europe comme de l'Asie, du Canada comme des Amériques.

Que le Québec soit devenu une terre d'accueil pour la science francophone, notre frère des Écoles chrétiennes en serait fort content. Et que le flambeau de «l'esprit en mouvement», le thème de la présente rencontre, soit porté par plus de 5000 chercheurs des cycles supérieurs, issus de ces cégeps qu'il n'a pas connus ou inscrits dans ces programmes d'études postdoctorales qu'il souhaitait, il se dirait que son action et ces discours n'ont pas eu lieu en vain.

Il soutiendrait toutefois les efforts de tous ceux et toutes celles qui soutiennent que, en recherche, le mot «trop» ne conviendra jamais pour décrire les initiatives et les budgets qui sont consacrés au secteur.
1 commentaire
  • Gilles Beaudet Maison Marie-Victorin - Inscrit 7 mai 2007 11 h 48

    Grand éclair !

    Le rappel historique nous replace en 1933, il y a près de 75 ans. Et nous sentons que le Québec est alors en plein éclatement, en plein essor de conquête scientifique et d'épanouissement culturel dont le moteur est Frère Marie-Victorin, entouré de brillantes personnalités qui ont joué aussi un rôle important. Et pourtant cela se produit au coeur d'une période que nous qualifions de "grand noirceur". Est-ce par pure ignorance ? par mauvaise foi? par calcul idéologique ?