Nanotechnologies: les risques ne doivent pas être minimisés, préviennent les éthiciens

Crème solaire, lotion hydratante, raquettes de tennis, chaussures de sport, shampooing, huile de canola, supplément vitaminique, peinture d'intérieur... Alors que les nanoparticules, ces particules de matière évoluant dans le monde de l'infiniment petit, commencent à révolutionner l'univers de la consommation, la Commission de l'éthique de la science et de la technologie appelle au calme, à la réflexion et à la prudence.

Dans un avis qu'elle va rendre public cet après-midi et dont Le Devoir a obtenu copie, le groupe d'éthiciens invite en effet industriels et gouvernements à ne pas «minimiser les risques» potentiels inhérents aux nanotechnologies que l'on dit pourtant être «les plus prometteuses pour l'avenir de l'humanité», rappellent-ils dans leur rapport.

Dans ce document, la Commission recommande d'ailleurs la mise en place rapide de programmes de recherche sur ces particules, afin d'en évaluer l'innocuité. Elle estime aussi nécessaire l'adaptation des cadres législatifs pour mieux contrôler leur propagation dans l'environnement, mais aussi la création d'outils de veille et d'information du public.

Ces mesures visent à améliorer la connaissance, actuellement très mince, dans ce nouveau champ de la science au potentiel commercial démesurément élevé. Cela pourrait aussi éviter que les nano-ingrédients finissent, comme les organismes génétiquement modifiés (OGM), par éveiller des craintes chez les consommateurs.

«Le développement des nanotechnologies est en cours, a déclaré hier Édith Deleury, présidente de la Commission de l'éthique de la science et de la technologie. Ce développement doit toutefois être accompagné d'une réflexion en aval en raison de l'incertitude dans laquelle cette nouvelle technologie nous place.»

De l'alimentation à l'informatique

Censées s'immiscer dans toutes les sphères de la vie (alimentation, textile, médecine, matériaux de construction, informatique, communication...), les nanoparticules ne sont pas visibles à l'oeil nu. Elles se mesurent en milliardième de mètre.

À cette échelle, ces bouts de matière ne répondent plus aux règles traditionnelles de la physique et acquièrent du même coup de nouvelles propriétés, inattendues ou inespérées, dans ce monde régi par la physique dite quantique. Leur petite taille entraîne par exemple une modification de leur résistance à la chaleur, de leur conductivité électrique, de leur radioactivité, de leur couleur, de leur poids ou de leur élasticité, ouvrant ainsi la porte à l'apparition de nouveaux produits de consommation.

Dans le secteur des cosmétiques, actuellement l'un des plus attirés par le volet commercial des nanosciences, les nanoparticules peuvent renforcer les pouvoirs hydratants d'une crème ou d'un shampooing, accentuer le caractère antimicrobien d'un savon ou encore donner à une préparation le pouvoir de bloquer, avec plus d'efficacité que les recettes actuelles, les rayons ultraviolets.

Le monde de la chaussure de sport court aussi après afin de mettre sur le marché des modèles plus légers capables aussi d'absorber la transpiration. Ces particules microscopiques peuvent aussi dans le milieu du textile participer à la fabrication de tissus pour déjouer les mauvaises bactéries ou encore pour protéger des rayons du soleil, alors que, dans l'univers de la peinture, elles peuvent donner des bidons au contenu résistant à l'eau, aux égratignures et aux désagréables fissures qui viennent avec le temps.

Des risques à cerner

À en croire les explorateurs de tendances, nanosciences et consommation courante formeraient donc un mariage gagnant voué à un bel avenir. Et ce, avec en trame de fond un grand nombre de questions que l'euphorie de l'innovation, du neuf et du révolutionnaire ne devraient toutefois pas faire oublier, estiment plusieurs. «Les nanotechnologies relèvent d'une science relativement jeune, rappelle François Schiettekatte, professeur de physique à l'Université de Montréal. Il y a encore beaucoup de choses que l'on ne connaît pas d'elles, et il faut poursuivre la recherche pour combler ces vides.» Des vides dans lesquels les doutes et les suspicions peuvent facilement prendre racine.

Les craintes sont en effet nombreuses autour de ces particules qui agissent cachées dans l'ultramicroscopique, rappelle la Commission de l'éthique de la science et des technologies qui mentionne dans son avis une possible toxicité des nanotechnologies pour la santé humaine comme pour l'environnement. Motif: en évoluant dans le monde du minuscule où les règles ne sont plus les mêmes, ces fragments de matière, avec leur taille, trouvent certes de nouvelles propriétés. Mais ils peuvent aussi acquérir des comportements dont les effets sur l'organisme humain ou la nature sont pour le moment méconnus.

Un exemple: la matière nanométrique a la capacité de traverser les barrières des systèmes de protection de l'organisme humain et animal. Un avantage non négligeable «pour la fabrication de nouveaux traitements médicaux», dit M. Deleury, mais une propriété qui pourrait aussi amener des transformations non souhaitées dans l'organisme puisque ces particules sont donc en mesure d'entrer dans le code génétique d'une personne (ADN) sans frapper.

Avancer avec précaution

Dans ce contexte, la Commission invite donc les acteurs des nanosciences à «se laisser guider par le principe de précaution» qui incite à avancer calmement dans un contexte d'incertitude pour éviter des lendemains qui déchantent. Elle recommande au passage au ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation de mettre en place des «mécanismes nécessaires à une évaluation de la toxicité des processus et des produits issus des nanotechnologies avant d'en autoriser la commercialisation», comme cela est écrit dans son avis.

Cette meilleure connaissance des nano-ingrédients est d'ailleurs primordiale pour mieux encadrer, d'un point de vue légal et sanitaire, ces nouvelles technologies, croit l'organisme. Actuellement, ces particules sont traitées par les autorités comme leurs équivalents chimiques que l'on trouve dans le monde macroscopique. Et ce, même si les propriétés physiques des nanoparticules ne sont pas tout à fait les mêmes.

Autre recommandation: Québec gagnerait à créer un «système de veille relatif aux effets potentiels des nanotechnologies sur l'environnement», écrit le groupe de penseurs, mais aussi à adopter des procédures «pour assurer le retrait rapide des produits». La Commission souligne qu'il est actuellement impossible de «savoir si les produits déjà commercialisés peuvent être nocifs à l'usage parce qu'il existe peu de résultats de recherche concernant leurs effets sur les animaux, l'environnement ou les êtres humains», peut-on lire. Il y a aussi peu de moyens «pour contrôler les produits mis en marché».

Or, le public a le droit de savoir, croient les membres de la commission qui ont décidé d'ailleurs de donner l'exemple en inscrivant le lancement de leur avis en marge d'une conférence intitulée Faut-il avoir peur des nanotechnologies? présentée ce soir à l'UQAM.

Selon eux, les promoteurs des nanotechnologies et les gouvernements devraient multiplier les échanges avec la population «afin de bien circonscrire, en toute transparence, les enjeux scientifiques, économiques, sociaux et éthiques qui sont associés au développement des nanotechnologies».

L'avis évoque d'ailleurs le portail Internet gouvernemental sur les OGM dont Québec devrait s'inspirer, poursuivent les auteurs de l'avis, pour informer les citoyens sur la révolution en cours. Une révolution du petit aux effets gigantesques: le marché mondial des nanoparticules devrait, selon les analystes, faire passer ses revenus de 130 milliards de dollars US en 2005 à 900 milliards d'ici deux ans.