Québécoises et Québécois...

Les prix du Québec récompensent des oeuvres exceptionnelles dans les domaines des sciences ou de la culture. Photo: Alain Désilets
Photo: Les prix du Québec récompensent des oeuvres exceptionnelles dans les domaines des sciences ou de la culture. Photo: Alain Désilets

Un soir. Des prix. Mercredi dernier, le 8 novembre, Québec soulignait la présence sur son territoire d'oeuvres exceptionnelles. Que ce soit en sciences ou en culture, au-delà de la reconnaissance disciplinaire, les personnes de ce nouveau cénacle racontaient un Québec que d'autres refusent, ou refusaient, de voir.

Les organisateurs de Québec 75, une exposition d'arts plastiques présentée il y a plus de 30 ans au Musée d'art contemporain de Montréal, n'étaient pas au bout de leurs peines, au lendemain du soir du vernissage.

N'allaient-ils pas être décriés parce que l'exposition n'était pas «québécoise», que la moitié des exposants avaient le défaut de ne pas être soit francophones, soit nés au Québec, et que la seule qualification des oeuvres en vue de leur éligibilité était le fait d'avoir été réalisées au Québec? Un débat sur le pluralisme culturel était lancé même si, 13 ans plus tôt, un Hubert Aquin disait du Québec que son état monoculturel «n'exclut pas, Dieu merci, le pluralisme sous toutes ses formes!» (tout cela écrit, en réaction à un texte d'un autre «penseur», le Pierre Elliott Trudeau de Cité libre).

On peut donc se demander ce qui se serait passé si la cérémonie de remise des prix du Québec de mercredi dernier, qui se déroulait dans la salle du Conseil législatif de l'Assemblée nationale, avait eu lieu dans ces années-là: se serait-il trouvé une ou des personnes pour lâcher des haut cris à la lecture de la biographie des divers lauréats?

Multiples ascendances

Il est de mise chez les membres de l'intelligentsia canadienne de décrier, ou de proclamer, le triste sort que le Québec réserve à toutes les personnes nées hors de son territoire: le Globe and Mail ne fut-il pas ainsi solidaire des déclarations de sa journaliste Wong, celle qui justifie sa position politique en évoquant sa saga familiale? À les entendre, à décortiquer leurs discours, il faudrait à coup sûr retenir que, sans preuve d'une ascendance «pure laine», pour qui vit ou aimerait vivre au Québec, il n'y a point de salut, sauf dans la fuite.

L'audition des noms lors de l'appel des lauréats en ce 8 novembre leur aurait cependant fait réagir les oreilles: un Mysak, une Grauerholz font entendre des sons bien différents de ceux qui désignent un Tremblay ou une Beauchemin. Pourtant, leur appel signifiait que l'un était lauréat du prix Marie-Victorin, et que l'autre se voyait attribuer le prix Paul-Émile-Borduas, deux prix nommés en hommage à des pionniers d'ici, l'un en sciences naturelles, l'autre en arts.

Et pourtant, la soirée était loin d'être complète. Léa Pool n'allait donc point voir ses origines suisses être retenues contre elle et alors l'empêcher de recevoir en reconnaissance de la qualité de son oeuvre cinématographique le prix Albert-Tessier. Et les Canadiens de naissance Patrick Glenn et George Karpati voyaient leurs carrières couronnées, le premier par le prix Léon-Gérin, qui souligne ici un apport exceptionnel dans l'étude du droit international, et le second par le prix Wilder-Penfield pour ses recherches en neurologie.

Au moment de l'attribution du prix Athanase-David, le plus ancien prix attribué par le Québec, l'impensable (selon des critères que le ROC avance comme fondés) allait se produire: une oeuvre écrite en «anglais» se voyait couronnée, démontrant que la littérature québécoise n'est pas signée que par les Godbout, Ferron et autres Hébert. Si Mavis Gallant est née à Montréal, si elle a depuis un demi-siècle fait de l'Europe sa terre d'accueil, ses ouvrages sont ici fort peu connus par lesdits «pure-laine», la traduction n'ayant rendu accessibles que quelques nouvelles.

Réalisations diverses

En fait, ce soir-là, les «locaux» étaient minoritaires. Cela n'a pas empêché une Hélène Loiselle de se remettre de son «choc» et d'ainsi recevoir le prix Denise-Pelletier, elle chez qui l'activité télévisuelle n'a jamais altéré le désir de jouer sur les scènes. Paul-Louis Martin, l'homme de la défense du territoire («ah! ah!», diront-ils), a vu, quant à lui, son engagement souligné au moment de la réception du prix Gérard-Morisset. Quant à Yvan Guindon, un ténor de la recherche dans le secteur pharmaceutique, son travail de pionnier a été reconnu par l'attribution du prix Lionel-Boulet. Et Fernand Labrie, qui a choisi Québec comme lieu de travail, quand «ça aurait été plus facile de rester à Cambridge puisque tout était déjà en place pour démarrer une carrière de chercheur», a vu sa décision lui permettre de recueillir le prix Armand-Frappier. Pour la linguiste Marie-Éva de Villers, le prix Georges-Émile-Lapalme semblait cependant aller de soi, elle dont les dictionnaires font le tour de la planète.

Montréal, 1975. Toronto, 2006. Deux lieux, deux dates, deux points de vue, opposés, qui se sont au fil des ans exprimés. Et un soir de novembre, 30 ans après un autre soir, d'élections celui-là, qui transformait le visage politique du Québec, il est difficile de soutenir que le Québec n'est pas une terre d'accueil, d'ouverture, pour qui vient d'ailleurs.

Qu'une même médaille, signée Christine Larochelle, soit remise à chaque lauréat d'un prix du Québec signifie sans doute qu'il y a égalité de statut. C'est une oeuvre, sa réalisation et son impact sur la société qui font en sorte qu'elle soit pleinement québécoise. Et non l'origine, ou la langue maternelle, de son auteur.