Prix Lionel-Boulet - «Un monde très riche»

Yvan Guindon
Photo: Alain Désilets
Photo: Yvan Guindon Photo: Alain Désilets

Yvan Guindon remporte le prix Lionel-Boulet attribué à un chercheur qui s'est notamment distingué dans le développement scientifique et par son apport à la croissance économique du Québec. Ce chimiste de formation a tour à tour inscrit sa marque dans l'industrie pharmaceutique montréalaise et à l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), où il poursuit ses travaux.

Un professeur de chimie curieux et passionné provoque chez lui un éveil à la chimie au collège classique. Arrivé au cégep, Yvan Guindon continue à se pencher sur cette matière: «Il y avait deux aspects qui étaient intéressants là-dedans pour moi; il y avait d'abord le volet intellectuel, parce c'est quand même un langage qui est assez différent; il existait aussi le côté pratique où on réalisait des choses: à un moment donné, on retrouvait des éléments dans un ballon et on pouvait les analyser.» Il a été fasciné par les caractères intellectuel et artisanal que présentait un tel apprentissage: «Le côté d'utilité potentielle, comme de découvrir une nouvelle drogue ou un nouveau matériau, m'intéressait aussi.»

La première expérience dans le secteur privé

Il poursuit donc dans cette voie et complète son bac en chimie à l'Université de Montréal. Il obtiendra par la suite son Ph.D. (doctorat) et deviendra chercheur et professeur en chimie bio-organique en 1981. Il décrit son parcours à partir de là: «J'avais toujours eu l'intention de m'en aller du côté de l'industrie; malheureusement, à ce moment-là, celle-ci était alors dans un état assez lamentable alors que survenait toute la controverse sur les brevets au Canada.» Il en a résulté ce qui suit au cours des années 1970: «Le Québec, qui était l'endroit où toute l'industrie pharmaceutique canadienne était concentrée, s'est littéralement vidé.»

Qu'à cela ne tienne, il maintient le cap: «On s'était mis, comme Canadiens, dans une situation de redémarrage. Quand je suis arrivé là-dedans au début des années 80, il ne restait qu'un petit labo qui existait encore, soit celui de Merck Frosst; on était là une cinquantaine de personnes tout au plus. J'ai gravi les échelons assez rapidement et j'obtenais une promotion après chaque année.»

Il occupera finalement les fonctions de directeur principal, chimie thérapeutique, à son départ en 1987. Il explique pourquoi il a choisi le privé: «C'était possible dans ce secteur d'étendre mes connaissances autant en chimie qu'en biologie. C'est un monde très riche sur le plan scientifique que celui du pharmaceutique. Il faut aussi se rappeler que c'était une aventure dans le contexte de ce temps parce qu'on était redevenu des pionniers. On avait le choix de recruter les meilleurs chercheurs au Canada et Merck s'est constitué une équipe extraordinaire.»

Incursion du côté des biotechnologies

Porté toujours par cette vague de renouveau, il se tourne vers Bio-Méga, une autre entreprise privée: «C'était la première "biotech", qui était démarrée à l'époque par la Société générale de financement du Québec [SGF] en réaction à la fermeture des laboratoires Ayerst. Cette affaire n'allait pas très bien et je me suis finalement laissé persuader qu'il y avait de la place pour au moins deux compagnies au Québec.» Il déchante toutefois: «On s'est aperçu rapidement qu'il existait quelque peu un manque de culture de la SGF à cette époque pour subventionner ce genre d'entreprise; ces gens-là étaient dans le pétrole et l'aluminium, mais dans le "biotech" et dans le biomédical ils ne comprenaient rien. On était les premiers dans ce domaine et, quelques années plus tard, c'est presque devenu une cacophonie alors que des centaines d'entreprises ont démarré.»

La suite des événements s'est tout de même avérée positive: «On a bâti sur les actifs que Montréal avait; on a recruté d'abord une équipe de chimistes et, par la suite, des gens en biochimie et en biologie moléculaire. De telle sorte que Bio-Méga est devenue suffisamment intéressante pour être acquise par Boehringer Ingelheim.» Le Canada et le Québec se retrouvaient à ce moment avec deux entreprises de recherche de très fort calibre.

À la barre de l'IRCM

En 1994, Yvan Guindon fait le saut dans le secteur public et répond à l'appel de l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), dont il devient le directeur. Quels étaient les défis qui se présentaient au moment où le président du conseil d'administration, Michel Bélanger, lui a offert le poste? «Il faut se rendre compte que c'est le seul institut qui n'est pas directement lié à un hôpital, qui est affilié à une université mais n'en fait pas partie. C'était une des seules maisons canadiennes-françaises qui avait une réputation internationale, mais qui connaissait un peu une période d'essoufflement. Les gens avaient des relations difficiles avec les partenaires et un renouveau s'imposait.» Voilà ce qui s'est passé: «Ils ont pensé qu'un "non-médecin", qu'un "non-biologiste", qu'un gars de l'industrie pourrait donner le coup de barre approprié.»

Il dresse le bilan, après s'être acquitté de cette tâche: «Je pense qu'on avait besoin de moderniser l'Institut et de capitaliser sur ses acquis. J'y suis encore comme chercheur et, 12 ans après, c'est toujours une des grandes maisons de recherche du Québec, qui peut prétendre dans le milieu francophone à une réputation internationale.» M. Guindon dirige maintenant les travaux d'un laboratoire.

Nature et résultat des travaux

Le chercheur-professeur, après ce tour d'horizon de son expérience professionnelle, se penche sur les événements marquants de son parcours de recherche. Chez Merck, il est étroitement associé à l'équipe qui étudie la molécule susceptible d'engendrer l'asthme, à la fin des années 1970: «On n'était pas les premiers au monde dans ce domaine, mais on se classait toujours deuxièmes derrière un groupe très réputé de Harvard. Subitement, des gens de Montréal se montraient dominants et Merck Frosst a continué dans cette veine pendant des décennies, ce qui a conduit un jour à la découverte du médicament Singulair pour le traitement de cette maladie.»

Il s'en est suivi des retombées: «Le premier défi était de fabriquer les molécules et on a réussi à le faire de façon concurrentielle avec les meilleurs chercheurs, ce qui nous a valu beaucoup de crédibilité à l'intérieur de l'organisation internationale. La compagnie vivait une époque de renouvellement, elle avait besoin de champions et se retrouvait avec des gens qui démontraient des capacités à Montréal; ils leur ont donc confié des mandats internationaux et, par la suite, l'entreprise a doublé, triplé et quintuplé ses activités au Québec.»

Chez Bio-Méga, les travaux portent sur les antiviraux et l'hypertension, et des moyens plutôt inusités sont utilisés avec succès pour mettre au point des médicaments applicables aux cas de VIH/sida. À l'Institut de recherches cliniques, Yvan Guindon continue d'exercer ses compétences de chercheur malgré ses tâches administratives, comme le veulent les règles de l'établissement: «Tous les directeurs ont un laboratoire. On se dit que si on veut que nos scientifiques prennent des décisions éclairées, nous devons faire nous-mêmes de la recherche.»

Il fait le point sur sa situation actuelle: «Je suis retourné dans mon labo à titre de directeur. Je suis évidemment plus libre maintenant, parce que je faisais tout de même auparavant l'équivalent de trois "jobs". Je m'étais concentré au cours des derniers dix ans sur les aspects plus fondamentaux de la recherche; en me retrouvant avec un seul travail, j'ai élargi mon programme et je suis en train de retourner davantage vers les applications pour essayer de trouver de nouveaux médicaments contre le cancer et l'inflammation.»

Collaborateur du Devoir