Les mystères de la Joconde révélés

Le scanner laser 3D qui a permis de révéler quelques secrets de la Joconde. Source: CNRC
Photo: Le scanner laser 3D qui a permis de révéler quelques secrets de la Joconde. Source: CNRC

Ottawa — Tableau sibyllin s'il en est, la Joconde n'a cessé de susciter des hypothèses sur l'identité du modèle et la technique de peinture employée par Léonard de Vinci. Des scientifiques français et canadiens sont arrivés cette fois à percer ses mystères grâce à des instruments ultrasophistiqués qui ont permis de révéler une multitude de détails, dont certains nous confirment que Mona Lisa était en effet une femme de classe élevée et qu'au moment où Léonard de Vinci l'a peinte, elle venait de donner naissance à son second fils.

Alors qu'environ sept millions de visiteurs se bousculent chaque année pour voir le mythique chef-d'oeuvre, celui-ci n'avait pas été étudié en profondeur depuis plus de 50 ans. On ne pouvait tout simplement pas le subtiliser au musée et l'emporter au laboratoire durant une période suffisamment longue pour en faire l'examen complet. Mais à l'occasion de son déménagement dans la salle des États, fraîchement rénovée en mars 2005, les conservateurs du Louvre ont accepté de transporter le tableau au Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) situé sous les jardins du Carrousel avant de le remettre derrière sa vitrine climatisée, mais seulement durant les heures où le musée était fermé au public. «À deux reprises, le tableau est arrivé au laboratoire le lundi soir vers 19 heures 30 et on l'a étudié durant deux nuits et une journée entière de façon à ce que le tableau soit de retour sur les cimaises et visible au public lors de la réouverture du musée le mercredi matin», a raconté le conservateur Bruno Mottin, chef de l'étude des peintures au C2RM, venu à Ottawa hier pour révéler les résultats de l'étude.

Mettant à profit cette occasion unique, les scientifiques du C2RMF ont employé toutes les techniques que la science moderne met aujourd'hui à leur disposition. En l'occurrence, ils ont fait appel au scanner laser 3D couleurs conçu et fabriqué par le Conseil national de recherches du Canada (CNRC). Des scientifiques du CNRC se sont donc rendus au chevet de la Joconde à Paris avec l'instrument qui a permis de numériser les six faces du tableau. Le balayage de la peinture à l'aide d'un rayon laser de faible puissance a ensuite conduit à la production d'un modèle numérique tridimensionnel de la Joconde doté d'une résolution en profondeur de 10 microns, soit environ le dixième du diamètre d'un cheveu humain. Grâce à ce modèle, on a pu voir les moindres fissures et trous d'insectes du panneau de bois sur lequel est peinte la Joconde, le microrelief de la couche picturale et les couleurs cachées sous l'épais vernis jaune.

«Sur cette version virtuelle du tableau, on peut réaliser une panoplie de manipulations qu'on s'interdit sur le vrai tableau», a expliqué le scientifique François Blais du CNRC. En utilisant des logiciels et des algorithmes élaborés au CNRC, on peut simuler des photographies du tableau prises sous tous les angles et les éclairages que l'on désire. On peut même éliminer les couleurs et ensuite amplifier les moindres détails de surface par une lumière rasante. Notamment, on a pu distinguer le grain du bois du tableau, le réseau de craquelures du vernis et les multiples restaurations qu'a subies le tableau au fil du temps.

Aucune empreinte de coups de pinceau n'a été décelée, et ce, même dans les fins détails de la broderie du manteau et des cheveux. «Ces détails nous confirment que Léonard de Vinci avait bien utilisé pour peindre la Joconde la technique du sfumato qu'il avait mise au point», affirme François Blais. La technique du sfumato [«enfumé»] consistait à superposer une multitude de très fines couches d'un mélange d'huile et de vernis contenant très peu de pigments et qui contribuent à ces effets vaporeux conférant à la peinture son aspect mystérieux.

Le modèle 3D dressé à partir des données de la numérisation a aussi permis de couper le tableau virtuel en deux et de mesurer précisément la forte courbure du panneau de bois, qui atteint 12 millimètres, en raison du viellissement qui s'est produit au cours des 500 dernières années. «Lorsqu'on a retiré la peinture de son cadre pour la numériser et qu'on a détaché une des traverses appliquées à l'arrière du tableau, celui-ci s'est déplacé de trois millimètres», a relaté le scientifique canadien.

Selon l'historien de l'art, Bruno Mottin du C2RMF, le panneau de bois, un panneau de peuplier de très grande largeur, sur lequel est peinte la Joconde, était source de soucis pour les conservateurs parce qu'il est fendu dans sa partie haute. «Ceux-ci se demandaient comment se comportait le panneau et si la fente risquait de s'amplifier. Il désirait savoir comment l'oeuvre réagissait aux variations du climat et quelles précautions devraient être prises pour que l'oeuvre demeure intacte au cours des centaines d'années qui viennent», a-t-il précisé.

Grâce au système de numérisation du CNRC et diverses autres technologies, nous avons appris que la fente est très ancienne. Elle se serait vraisemblablement produite du vivant de Léonard de Vinci. Heureusement, «la fente est stabilisée, elle ne risque pas de se développer à condition que l'oeuvre soit conservée correctement», a ajouté Bruno Mottin.

La réflectographie infrarouge notamment a permis d'apercevoir des détails qui n'avaient jamais été vus auparavant. Cette technique a le pouvoir de rendre transparents certains pigments et de voir à travers les diverses couches de peinture, a expliqué M. Mottin avant de révéler que la Joconde n'a pas les cheveux libres sur ses épaules, comme on l'avait toujours cru, et ce, même si une telle coiffure surprenait beaucoup les historiens. «À la Renaissance, avoir les cheveux libres était typique des jeunes filles de mauvaises vertus. Ce qui n'était pas normal pour cette femme de bonne famille, car la Joconde était l'épouse d'un marchand de soie qui avait eu plusieurs enfants et qui menait une vie très rangée dans la Florence du XVIe siècle», a commenté l'historien.

La Joconde n'a donc pas les cheveux libres, mais retenus en un chignon couvert d'un bonnet posé à l'arrière de la tête, a révélé Bruno Mottin. «Le document de réflectographie le montre clairement. Seules quelques boucles de cheveux flottent devant son visage», a-t-il souligné.

Une naissance

Par ailleurs, en examinant de très près le costume de la Joconde, on a pu remarquer qu'il était enveloppé d'un voile de gaze. Mona Lisa était vêtue d'une robe sombre recouverte d'une espèce de mante transparente, appelée guarnello, qui s'attache à l'encolure du corsage au moyen d'un petit réseau de broderies, a expliqué le conservateur. Or ce type de robe de gaze était portée en Italie au début du XVIe siècle par les femmes enceintes ou qui viennent d'accoucher.

Le guarnello n'avait jamais été vu parce que le tableau est trop sombre. «Et grâce à la réfectographie infrarouge, on peut maintemant affirmer que ce tableau a été peint pour commémorer la naissance du second fils de Mona Lisa, ce qui nous permet de le dater plus précisément autour de 1503», a annoncé M. Motton.

Autre anecdote: suite au dommage causé par un caillou lancé sur le tableau par un visiteur en 1956, une restauration a été pratiquée. Or l'examen de cette restauration effectué par le scanner 3D du CNRC a révélé la présence d'un petit poil du pinceau du peintre qui a effectué cette correction, a poursuivi François Blais.

Le scanner 3D a également dévoilé à l'arrière du tableau la présence de coups de scie qui avaient vraisemblablement été donnés pour amincir le tableau lors d'un de ses nombreux réencadrements.

Les chercheurs ne sont pas au bout de leurs découvertes. Ils s'appliquent maintenant à croiser les résultats obtenus par les diverses techniques. «Le plus gros du travail reste à faire», a dit M. Mottin.

L'étude réalisée donne maintenant aux conservateurs une vision beaucoup plus précise de l'état de conservation du tableau. «Nous disposons maintenant d'une base de réflexion pour une éventuelle restauration du tableau. Nombreux sont ceux qui souhaiteraient le nettoyer, le débarrasser de son épais vernis très jaune qui obscurcit tant de détails», a affirmé le conservateur Mottin. Mais avant de se lancer dans une quelconque restauration de la Joconde, il faudra en débattre en haut lieu, au niveau de la «commission nationale». On ne touche pas aux mégastars comme on le désire!