Expédier la mort

La mort n'est plus l'affaire de l'Église mais celle des entrepreneurs de pompes funèbres, qu'on appelle aujourd'hui des thanatopracteurs. Et ceux-ci sont bien embêtés face aux comportements à adopter, surtout devant des familles qui ne semblent n'avoir qu'un souci: que tout se termine au plus vite. «Les familles veulent de plus en plus du direct au four», résume l'un d'eux.

La disparition des rituels entourant la mort a fait l'objet de bien des commentaires, mais jamais n'avait-on consulté les entrepreneurs, qui en vivent pourtant directement les conséquences. Une équipe de chercheurs en anthropologie de l'Université du Québec à Chicoutimi a donc décidé de mener une enquête avec, et non seulement auprès, d'eux.


Les deux assistantes de recherche responsables du dossier, Véronique Landry et Audrey Houde, ont présenté hier, dans le cadre du congrès de l'Acfas à Québec, les premiers résultats de leurs travaux. Elles ont rencontré pendant deux jours 18 employés de trois entreprises funéraires de la région. Il y avait là des gestionnaires, ambulanciers, coiffeuse, thanatopracteurs... Et de leurs propos se dégageait un immense désarroi.


«Quand les gens viennent au Columbarium déposer les cendres, raconte l'un d'eux, ils se passent l'urne, ils sont nerveux.» L'entreprise a beau avoir développé un petit protocole pour faciliter les choses, ce n'est visiblement pas suffisant et tout le monde s'empresse de se débarrasser de l'encombrant objet.


On ne sait trop non plus que faire quand il s'agit de fermer le cercueil. «Faut-il faire sortir la famille? Comment vivre ce moment du dernier contact visuel? Quoi dire? Quoi faire?» Et puis, tout est écourté: le temps d'exposition du défunt, le cortège (qui disparaît car on incinère et n'enterre plus), le recueillement puisque de plus en plus de familles choisissent de ne même plus aller à l'église tout en demandant aux entrepreneurs de leur prévoir un temps de réflexion — qui se résume souvent à de grands moments de bien vide silence!


Avant, la présence d'un prêtre donnait du sens à ces moments au salon. Aujourd'hui les prêtres sont rares et débordés: ils ne viennent donc plus beaucoup dans les salons funéraires. Et en région, ces entreprises n'ont pas les moyens de se payer des chapelles multiconfessionnelles comme on en voit à Montréal.


Les auteures de l'étude remettent d'ailleurs en cause «l'efficacité de ces rituels à la carte» promis par certains salons, qui ont bien plus l'air d'évacuer la mort que d'y faire face franchement. Une réaction qui n'a cessé de prendre de l'ampleur depuis 20 ans, depuis que les morts ont maintenant l'air joliment endormis dans leur cercueil. La qualité des techniques d'embaumement a ramené «la mort sur le versant de la vie», notait Mme Houde.


Les rituels eux-mêmes se sont fonctionnarisés, a noté un participant de la salle: dans les milieux hospitaliers, ils ne sont plus pratiqués que «de 9 à 5» parce que l'agent de pastorale est devenu un professionnel qui gagne sa vie...





Des rites pour vivre son deuil


Pourtant, Mmes Landry et Houde en sont convaincues, on ne peut pas faire l'économie de ces rituels, qui aident à gérer notre peur de la mort (les entrepreneurs eux-mêmes disent que leur profession fait encore peur aux gens). «Il y a quelque chose d'existentiel dans le rite, affirmait Véronique Landry. En Papouasie ou à Chicoutimi, il faut des rites pour vivre un deuil.»


Les entrepreneurs funéraires manifestent eux-mêmes un désir d'en faire plus. Ils identifient quatre moments plus délicats, où ils auraient besoin d'être appuyés: lors du premier contact avec le corps du défunt, à la fermeture du salon au terme d'une soirée d'exposition, lors de la fermeture du cercueil, et au moment de l'incinération. Mais ils disent du même souffle que parler de la mort les rend mal à l'aise, eux qui sont devenus pourtant des experts pour la gérer, de la toilette du corps jusqu'au bon ordre du cortège final, toutes tâches assumées au début du siècle par la famille.


Les auteures de la recherche, elles, ont pris le pari qu'il fallait transférer ce qu'elles appellent «la mise en sens de la mort» de l'Église vers les entrepreneurs. Encore faut-il que ceux-ci soient formés pour assurer cette lourde tâche symbolique. C'est pourquoi Véronique Landrey et Audrey Houde passeront à l'action au cours des prochaines semaines. En accord avec les entreprises, elles ont l'intention d'intervenir auprès de cinq à dix familles intéressées à participer à leur projet. Il y aura une entrevue d'accueil pour voir avec elles quels rites pourraient leur convenir afin de franchir les différentes phases de deuil identifiées par les anthropologues et qui sont vécues universellement.


«Il ne s'agit pas de livrer des recettes», dit Audrey Houde. Ce n'est même pas sûr que leur tentative va déboucher sur de bons résultats. Mais les chercheuses sont persuadées qu'il faut essayer de donner aux gens, qu'ils le veuillent ou non, des repères pour faire face à la mort dans une société qui n'a de cesse de la nier.