Consommation - La rage du déballage

Un mouvement de colère s’observe chez les consommateurs frustrés de ne pas pouvoir mettre la main sur leur achat sans l’aide d’une paire de ciseaux, d’un couteau ou même d’un chalumeau.
Photo: Annik MH de Carufel Un mouvement de colère s’observe chez les consommateurs frustrés de ne pas pouvoir mettre la main sur leur achat sans l’aide d’une paire de ciseaux, d’un couteau ou même d’un chalumeau.

On vit tout de même une époque formidable. Une époque où désormais, en deux minutes, il est possible d'acheter une clef USB, un téléphone musical pour enfant, une ampoule fluocompacte (pour économiser l'énergie) ou un lecteur de fichiers musicaux numériques. Apprendre à utiliser ces produits nécessite au mieux 15 secondes, au pire guère plus. Par contre, pour sortir ces objets de désir de leur emballage, le consommateur doit désormais libérer 30 minutes dans son agenda et surtout s'armer d'une panoplie d'outils qu'un arracheur de dents du Moyen Âge n'aurait pas détesté manier.

Le promeneur de centre commercial mais aussi l'aficionado de technologies en tout genre l'a compris depuis longtemps: le progrès ne s'arrête pas. Chaque séance de magasinage lui en donne d'ailleurs la preuve en le plaçant devant ce grand nombre de produits de consommation enfermés dans des contenants de plastique rigide ou thermoformé, histoire de mieux s'inscrire dans l'air du temps.

La stratégie d'emballage est d'une efficacité redoutable. C'est qu'ainsi habillés, le héros de dessin animé en caoutchouc attendant le contact de ses premières mains d'enfant, la carte-mémoire pour caméra numérique et la pince à long bec s'assurent de voyager sans s'abîmer entre la Chine, Singapour, Hong Kong, l'Inde ou le Vietnam, où ils ont vu le jour, et les marchés nord-américains, où les consommateurs en rêvent.

Une fois à destination, ce plastique reste toujours un matériau fantastique: en raison du volume qu'il induit autour des produits, il permet en effet de réduire le vol à l'étalage. Ce «sport» représente un véritable fléau qui coûterait pas moins de 25 millions de dollars par jour aux seuls commerçants américains, selon l'Association nationale de prévention du vol à l'étalage. Et, vu comme ça, tous les moyens sont bons lorsqu'on se nomme Zellers, Wal-Mart, Future Shop ou La Source pour protéger ses actifs.

Le mécanisme de défense est d'ailleurs doublement payant. Avec ses couches de polychlorure de vinyle (PVC), ses formes parfois arrondies, la possibilité de mettre sur un même plan un produit et ses nombreux accessoires mais aussi son fini translucide, l'emballage de plastique thermoformé engendre, on s'en doute, de la valeur ajoutée, comme disent les économistes.

Comment? En exhibant une esthétique irréprochable mais aussi en donnant une impression de propreté, d'efficacité et de performance qui tranche avec les autres emballages. Lesquels? Ceux qui s'ouvrent plus facilement et qui prouvent aussi qu'une révolution n'a pas toujours que de bons côtés.

Un doute? Cette prolifération de produits placés en coque de plastique inattaquable vient en effet de faire naître dans la langue anglaise un nouveau concept: la wrap rage (traduction libre: la rage du déballage). Ce mouvement de colère s'observe chez les consommateurs frustrés de ne pas pouvoir mettre la main sur leur achat sans l'aide d'une paire de ciseaux (pour commencer), d'un couteau (ensuite) ou d'un chalumeau (pour finir), le tout au prix de quelques blessures infligées aux mains par des morceaux de plastique rigide devenus coupants.

Nouvelle composante de l'hyperconsommation contemporaine, la rage du déballage a inspiré le magazine consumériste Consumer Report. En mars dernier, ce Protégez-Vous des Américains a en effet inauguré la toute première remise de ses Oyster Awards (les prix de l'huître) pour célébrer, pourrait-on dire, les emballages aussi difficiles — et parfois aussi dangereux — à ouvrir qu'une bonne douzaine d'huîtres malpèques.

Avec un temps requis de 9 minutes et 22 secondes, l'ensemble d'accessoires sans fil pour téléphone de la compagnie Uniden décroche la première place. La Barbie «édition American Idol» occupe, elle, la deuxième place en raison des 15 minutes et 10 secondes nécessaires pour l'extirper de sa boîte. Ce temps est certes plus long que dans le cas du téléphone vainqueur mais n'a pas été accompagné de blessures aux mains, contrairement aux accessoires de téléphone, précise le magazine.

Des blessures, les emballages en plastique thermoformé doivent sans doute en provoquer des milliers par année. Dans la plus grande indifférence toutefois puisqu'au Canada, aucune étude ou quantification de cet autre effet secondaire de la surconsommation n'a été réalisée à ce jour.

Visiblement plus curieux, le ministère britannique de la Santé établit par contre qu'en 2003, 67 000 personnes sous sa responsabilité auraient été «abîmées» en essayant d'ouvrir des «emballages mal conçus». Ceux en plastique rigide en faisaient partie.

Cette année-là, l'aventure aurait d'ailleurs coûté 25,2 millions de dollars en traitements médicaux, indique le ministère, qui fait état de coupures, de contusions, d'entorses ainsi que de doigts fracturés. Une nomenclature qui, effectivement, a tout pour faire monter la rage chez chaque consommateur frustré qui sommeille en nous...

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conso@ledevoir.ca
1 commentaire
  • Marie-Claude Arès - Inscrite 23 septembre 2006 18 h 13

    J'enrage de déballer les produits alimentaires

    C'est curieux comme votre texte rejoint une de mes préoccupations courantes à savoir pourquoi les compagnies n'adoptent pas des emballages (user friendly )semblables à ceux que l'on voit en Europe : ex.: paquet de gomme comme autrefois (Wrigley),sac de céréales, biscuits, pâtes alimentaires, etc. s'ouvrant avec une languette, cartonnage divers,pintes ou sacs de lait faciles à ouvrir, pilules plus faciles à perforer, etc. Je suis arthritique et n'ai aucune sensibilité dans le pouce droit ce qui résulte en un combat quotidien et frustrant avant mëme d'avoir atteint l'âge de la retraite. Il me semble que plusieurs groupe d'intérêt pourraient revendiquer cela:Age d'Or, Sclérose en plaques, handicappés de toutes sortes....