L'art des cosmétiques dans l'Égypte ancienne

Soumises à une batterie d'analyses physico-chimiques des plus sophistiquées, les poudres contenues dans de petits flacons à fard découverts dans des tombes égyptiennes datant de 4 000 ans permettent de reconstituer la science et la gestuelle des artisans égyptiens qui concoctaient des cosmétiques aux vertus autant esthétiques que thérapeutiques, à l'époque des pharaons.

À voir la statuaire et les gravures de l'Égypte ancienne, on se doutait que le maquillage était un art raffiné qui occupait beaucoup de place dans la vie quotidienne des habitants de la vallée du Nil. Mais l'étude approfondie des matières abandonnées au fond des petits récipients faisant partie de trousses de maquillage retrouvées dans des tombes datant de 2000 ans avant J.-C. a révélé que ce peuple possédait un extraordinaire savoir-faire dans la préparation des produits cosmétiques destinés au maquillage et aux soins du corps. Les ingrédients des khôls, par exemple, visaient non seulement à rehausser le contour des yeux mais aussi à prévenir les infections oculaires favorisées par les aléas du climat égyptien.

En collaboration avec des égyptologues, des chimistes, des géologues, des botanistes, des parfumeurs et des dermatologues, Philippe Walter, chercheur CNRS au Laboratoire de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), s'est appliqué à retracer et à reconstituer ces recettes oubliées dont les fabricants de cosmétiques d'aujourd'hui cherchent à s'inspirer.

Le plomb en abondance

Pour ce faire, il a sélectionné une cinquantaine de petits flacons de pierre, d'albâtre ou même de roseau conservés au département des antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. Une première radiographie de ces petits réceptacles dévoile la présence de composés à base de plomb — qui absorbent les rayons X — dans la plupart d'entre eux. Philippe Walter prélève ensuite de tout petits échantillons d'au plus un millimètre cube de leur contenu, pour l'essentiel des matières sèches qui semblent avoir très bien résisté au temps. Leur passage sous le microscope électronique à balayage révèle la morphologie des grains de poudre ainsi que l'identité des éléments chimiques dont ils sont constitués : le plomb y figure en abondance.

Pour reconnaître la nature des minéraux issus de l'agencement particulier de ces éléments chimiques, on a recours à la diffraction des rayons X qui fournit une image de la répartition des atomes dans la matière. On fait aussi appel au rayonnement synchrotron (obtenu dans un accélérateur de particules) qui permet de quantifier avec une très grande précision les proportions de chaque matière minérale et qui fournit des informations sur le degré de broyage de la poudre.

Les chercheurs découvrent ainsi que la galène (sulfure de plomb) est le minéral qui domine dans les fards sombres. Rien de surprenant puisque la galène est le pigment noir employé encore aujourd'hui dans la préparation des khôls, ces fards que les femmes d'Asie et du Maghreb s'appliquent traditionnellement sur les paupières, les cils et les sourcils. Le scientifique remarque par ailleurs que les grains de galène n'ont pas toujours été broyés de manière identique. « Parfois, il était évident que les grains avaient été triés et sélectionnés selon leur taille, explique Philippe Walter. Lorsque la granulométrie [la taille des grains] est assez grande, soit de l'ordre de 50 à 100 microns [équivalant à un sable fin], la poudre prend un aspect pailleté d'un gris métallique parce que les grains forment de petits cubes aux faces très lisses qui réfléchissent bien la lumière. Par contre, lorsque la poudre est très fine [la taille des grains étant de l'ordre du micron], la poudre apparaît très sombre, d'un noir profond. »

Pour élargir la palette de couleurs qui ne se déclinait toutefois qu'en blanc, gris et noir, on pouvait mélanger à la galène une poudre blanche de cérusite (carbonate de plomb), un autre minéral dépisté par les techniques d'analyse. Jouant le rôle de pigment blanc, la cérusite était également accessible en très grande quantité dans les mines de galène, souligne le chercheur. Il en était par contre tout autrement des deux autres composés, la laurionite et la phosgénite, retracés au sein de plusieurs poudres anciennes. « Ce fut une surprise de retrouver ces composés, qui sont très rares dans la nature, en quantité trop faible du moins pour qu'ils aient pu être utilisés pour fabriquer des cosmétiques pendant une longue période, précise-t-il. On a pu démontrer que ces matériaux riches en chlore et en plomb n'étaient pas issus de l'altération du produit cosmétique au cours du temps mais qu'ils avaient été ajoutés volontairement par les Égyptiens. Et comme ceux-ci ne pouvaient pas les puiser dans la nature, ils les avaient donc synthétisés. »

C'est en passant en revue les recettes de produits pharmaceutiques publiées par des auteurs de l'époque gréco-romaine comme Dioscoride et Pline l'Ancien que Philippe Walter et ses collègues ont trouvé la confirmation de leurs intuitions. L'une de ces recettes conçues pour soigner les yeux consistait justement à broyer des scories de plomb puis à les plonger dans l'eau avec du sel (Na Cl). Après avoir mélangé le tout, on retirait l'eau et répétait la procédure pendant plusieurs semaines. Dans leur laboratoire de pointe, les chercheurs ont alors reproduit ces réactions chimiques décrites dans les textes anciens. En mélangeant des poudres d'oxyde de plomb et de chlorure de sodium (sel) dans l'eau, ils ont obtenu de la laurionite. Avec un soupçon de carbonate (ou natron, composé employé pour la momification), est alors apparue la phosgénite.

«Comme nous avons déniché ces composés dans des contenants égyptiens, plus anciens de 2000 ans, il est donc très probable que les Grecs avaient appris ces recettes des Égyptiens, remarque Philippe Walter. D'autant plus que de nombreux textes anciens reconnaissent le grand savoir-faire des Égyptiens en matière de traitement des maladies oculaires. L'environnement particulier de la vallée du Nil a dû motiver les médecins à développer une spécialisation en ophtalmologie car, encore aujourd'hui, les irritations des yeux, notamment les conjonctivites, sont toujours très fréquentes en Égypte en raison du vent chargé de sable qui crée des irritations de l'oeil. »

Avec des collègues de la faculté de pharmacie de l'Université de Paris Sud, Philippe Walter tente maintenant de comprendre comment ces matières arrivent à tuer les bactéries qui peuvent proliférer dans l'oeil. Ils mesurent l'activité bactéricide de ces substances et la comparent à d'autres collyres modernes.

Ces chercheurs se sont également penchés sur la possible toxicité du plomb présent dans nombre de ces fards à maquillage de l'Égypte ancienne. Ils ont donc reconstitué ces recettes d'antan et ont étudié la toxicologie et l'activité des substances obtenues. Ils ont ensuite déposé ces produits cosmétiques sur des modèles de peau utilisés par les pharmaciens afin d'en caractériser les propriétés, dont notamment le passage à travers la peau.

«On a ainsi montré que le plomb ne traverse pas la peau, ou très peu, affirme le chercheur du C2RMF. On ne peut pas s'intoxiquer sérieusement simplement en se fardant avec une poudre à base de plomb. Tout le plomb est arrêté dans la couche cornée qui tapisse la surface de la peau. Or cette couche tombe et se renouvelle constamment, assurant ainsi une certaine protection. Si la peau est coupée ou ouverte, les conséquences seront par contre différentes. »

La graisse d'oie

L'équipe de Philippe Walter a aussi mené une enquête à travers la littérature médicale contemporaine du Moyen-Orient à la recherche de cas d'intoxication au plomb. « Les tout petits enfants, voire les nouveau-nés, qui sont fardés encore aujourd'hui avec ces mêmes produits à base de galène, présentent des taux de plomb trop élevés, parfois même graves, relève le scientifique. Ce n'est toutefois pas parce que le plomb passe mieux à travers la peau d'un bébé. C'est plutôt parce que ces nourrissons se frottent les yeux et se lèchent ensuite les doigts. Dès qu'ils atteignent l'âge de quatre à cinq ans, le taux de plomb revient à la normale. Il n'y a donc pas de danger majeur à utiliser ce type de composé. »

Par ailleurs, en collaboration avec le département de recherche de l'Oréal, Philippe Walter a pu mettre en évidence la présence de matières grasses dans tous les fards contenus dans les flacons égyptiens. « Par des analyses de chromatographie, on arrive à montrer que ces poudres, qui sont aujourd'hui toutes sèches, contenaient diverses quantités de graisses qui permettaient d'obtenir le même jeu de texture que les produits de maquillage d'aujourd'hui, explique-t-il. On a parfois trouvé aussi peu que 0,01 % de matière grasse (matière organique), soit l'équivalent des résidus de gras laissés par les doigts des personnes qui les avaient manipulés. Dans d'autres cas, on en a détecté jusqu'à 10 %. Cette matière grasse s'est très bien conservée parce qu'elle a réagi avec le plomb. » Les analyses effectuées dans les laboratoires de l'Oréal ont également permis d'identifier la nature des acides gras : l'origine végétale ou animale de ces matières. On a ainsi reconnu dans plusieurs fards pour les yeux la composition de la graisse d'oie, précise le chercheur.

Philippe Walter et ses collègues sont éblouis par tant de savoir-faire. Il est, en effet, particulièrement étonnant d'apprendre qu'une civilisation aussi ancienne que celle des Égyptiens de l'époque pharaonique maîtrisait la chimie de solutions et qu'elle était à ce point passée maître dans la fabrication de fards à maquillage qui étaient dotés de vertus esthétiques mais aussi prophylactiques.

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