L'entrevue - Le clonage est-il immoral?

Pr Laurent Degos
Photo: Agence Reuters Pr Laurent Degos

Immoral le clonage humain? Au-delà des convictions religieuses de chacun, la question nécessite un débat de société auquel philosophes, éthiciens, juristes, médecins et simples citoyens doivent participer afin d'arriver à une vision commune, croit Laurent Degos, directeur de l'Institut universitaire d'hématologie et chef de service de l'Hôpital Saint-Louis à Paris. À ses yeux, l'interdit qu'ont lancé certains politiciens de la planète est «davantage intuitif qu'argumenté».

Alors que des collègues le pressaient d'exposer ses arguments quant à l'immoralité du clonage humain, Laurent Degos s'est penché sur cette grande problématique qui a atteint l'avant-scène de l'actualité. Il livre le fruit de sa réflexion dans un petit opus intitulé Cloner est-il immoral? qui est publié aux éditions Le Pommier.

Le processus de clonage n'est pas nouveau en soi, rappelle-t-il d'entrée de jeu. «Cela fait déjà un certain temps que l'on clone des protéines, des gènes et des cellules. Ce n'est pas quelque chose qui nous apparaît aberrant. Au contraire, il est même préférable d'utiliser un médicament cloné plutôt qu'un produit purifié à partir d'éléments issus du corps humain. L'affaire du sang contaminé où les dérivés du sang contenaient le virus du sida en est un bon exemple. Aujourd'hui, il existe des moyens de cloner le gène du facteur anti-hémophilique, de fabriquer la molécule et d'obtenir une protéine clonée très pure et en quantité illimitée.»

On sait aussi créer des clones animaux, ou plutôt des jumeaux identiques (monozygotes), en séparant les toutes premières cellules de l'embryon fécondé, poursuit-il. «Jusqu'au stade de huit cellules, chacune d'entre elles est totipotente, c'est-à-dire qu'elle a la capacité de donner un organisme entier. Implantées dans des utérus d'animaux de la même espèce, ces cellules donnent naissance à de petits jumeaux, tous identiques génétiquement.»

Plus récemment, on a réussi une prouesse technologique qu'on avait longtemps imaginée impossible: la création d'un jumeau, d'un clone, sans l'implication d'aucune relation sexuelle ou tout au moins sans accouplement et fusion de gamètes (ovule et spermatozoïde). Ainsi, pour obtenir Dolly, Ian Wilmut de l'Institut Roslin, en Écosse, a retiré le noyau d'un ovocyte (ou ovule) et l'a remplacé par le noyau d'une cellule adulte, en l'occurrence une cellule de la glande mammaire d'une autre brebis. Ce clonage reproductif qui a conduit à un être entier, copie conforme d'un autre, connaît toutefois des ratés qui doivent être pris en considération, affirme Laurent Degos.

«Le fait que le clonage reproductif s'effectue en dehors de toute sexualité est une régression dans le monde vivant, souligne le scientifique. Il n'y a que les microbes qui se multiplient ainsi, reproduisant une copie de la bactérie mère à chaque division. L'avènement de la sexualité fut un des plus grands sauts de l'histoire naturelle. La sexualité et sa conséquence, la diversité de chaque élément de l'espèce, ont été à la base de l'évolution des êtres vivants.»

«Si le clonage devenait la seule voie de reproduction, on assisterait assurément à une destruction progressive de notre espèce. De plus, on pourrait même envisager une société sans hommes, composée uniquement de femmes, incluant les donneuses d'ovules et de noyaux de cellules adultes ainsi que les femmes porteuses», ajoute-t-il.

Mais le réel interdit immoral pour Laurent Degos, est «de léguer volontairement à sa descendance un patrimoine génétique dégénéré». Or, justement, le bagage génétique du noyau d'une cellule adulte — utilisé dans le clonage — n'est pas aussi «frais» et sain que celui des ovules et spermatozoïdes qui s'accouplent lors de la fécondation d'un embryon. «Alors que les gamètes sont, dès les premiers stades de maturation de l'embryon, mis de côté jusqu'à la puberté, les cellules adultes sont, elles, l'aboutissement de multiples divisions. De ce fait, elles subissent un nombre conséquent de mutations — d'erreurs inscrites dans le génome —, qui prédisposent aux maladies. En effet, à chaque division cellulaire, la cellule fille reçoit une copie de la cellule mère, mais une erreur se glisse toutes les 100 000 lettres copiées. Le nombre de mutations inscrites en une seule génération par clonage est en effet approximativement identique à la somme des mutations acquises en 100 000 ans. Et ceci pourrait expliquer certains dérèglements génétiques tardivement exprimés chez les clones animaux. Or on ne peut pas apporter du mal à quelqu'un», tranche-t-il.

À cette question morale se greffe aussi un imbroglio social associé au statut civil du clone, compte tenu du lien de filiation problématique qu'il entretiendra avec ses proches. «Le clone pourrait avoir cinq mères: la mère donneuse du noyau de cellule adulte, la mère qui fournira l'ovule dont on retirera le noyau, la mère porteuse, la mère qui élèvera le nouveau-né et la mère génétique (la mère qui a donné le noyau, c'est-à-dire la grand-mère). Quant au père (si le donneur de noyau est un homme), ne faudrait-il pas plutôt le considérer comme son jumeau?»

Le clonage thérapeutique, qui vise à obtenir des cellules souches embryonnaires génétiquement identiques à celles du malade à traiter afin d'éviter le risque de rejet, passe aussi par une étape d'embryon, insiste Laurent Degos. «Un embryon, qui, s'il était implanté dans un utérus, serait à l'origine d'un être humain.» Or tant que le statut de l'embryon ne sera pas clairement défini par un consensus social, on ne peut interdire ni permettre le clonage thérapeutique, prévient le médecin.

«Actuellement, l'embryon n'a pas de statut. Ce n'est ni un homme, ni une chose, c'est le vide. On peut attenter à sa vie puisque l'avortement de l'embryon est autorisé jusqu'à la 12e ou 14e semaine, selon les pays.»

La situation n'est pas beaucoup plus claire pour le foetus. «Même si le foetus mort a droit au même respect que l'homme mort puisqu'on permet de prélever ses organes à des fins thérapeutiques ou de recherche, il n'est pas pour autant un homme aux yeux de la justice. La plupart des jurisprudences admettent que la vie de l'homme ne commence que lorsque le bébé sort du ventre de la mère. Ainsi, un juge français n'a pas reconnu qu'il y avait eu homicide lorsqu'une femme a perdu son foetus de six mois, qui était donc viable, à la suite d'un accident de voiture.»

Il est donc urgent de réfléchir sur le statut de l'embryon et celui du foetus, martèle Laurent Degos. «Quelle est la finalité de l'embryon? Cette finalité est-elle unique ou double? L'embryon peut-il être à la fois potentiellement humain et une chose que l'on peut jeter, modifier, manipuler, transformer en médicaments et cosmétiques? Et à partir de quel moment devient-il potentiellement humain, moment auquel on ne pourrait plus y toucher tant qu'il est vivant? Même des religieux ont évoqué cette dualité. Thomas d'Aquin affirmait pour sa part que l'embryon devenait sacré au 40e jour.»

«On pourrait très bien admettre que tant qu'il n'y a pas de réseaux de neurones et de communications — jusqu'à 10 à 12 semaines —, l'embryon est une chose. Si on vous ampute une jambe, on ne la conserve pas pour la mettre dans un cercueil, pourtant elle était vivante. Peut-être devrait-on admettre que tant qu'il n'y a pas d'organisation globale, ce n'est pas vraiment un être de relation», lance-t-il comme piste de réflexion tout en rappelant le débat qui a conduit à reconnaître la mort cérébrale, et non seulement la mort cardiaque, comme la mort réelle de l'homme.

Laurent Degos admet que la discussion risque d'être laborieuse car, pour certains, la première cellule est sacrée, alors que pour d'autres, ce n'est que le nouveau-né qui a droit à cet égard. Mais chose certaine, le jour où on aura statué sur ce qu'est un embryon, la règle s'appliquera pour tous les embryons, y compris les surnuméraires qui flottent dans les containers d'azote liquide. «Je ne vois pas pourquoi nous aurions le droit de tout faire avec ces embryons surnuméraires. Ces embryons vont mourir. Mais c'est ce qui nous arrive à tous. Or quand on meurt, on ne vient pas nous manipuler, transformer notre corps en autre chose. Il ne s'agirait que d'éteindre le congélateur pour que tous ces embryons meurent. Un peu comme quand on débranche le respirateur pour un coma dépassé.»

Le chercheur prévient aussi que si on attribue un statut à l'embryon, on risque de lui accorder une certaine sacralisation, qui restreindra notre pratique des avortements, lesquels représentaient une avancée sociale pour les femmes.

Il souligne aussi que le clonage thérapeutique ouvre la porte à diverses déviations sociales, notamment pour l'obtention des ovocytes (ovules) dans lesquels on doit insérer le noyau d'une cellule adulte. Le prélèvement d'ovocytes est une intervention délicate nécessitant un traitement hormonal. Alors qui acceptera de donner ces ovocytes? «Les risques de trafics d'ovocytes sont tout sauf négligeables, dit-il. Il est plausible que des jeunes femmes pauvres vendront leurs ovules pour soigner des personnes âgées et riches.»

L'opinion et les arguments que Laurent Degos avance sur l'immoralité du clonage humain ne sont pas définitifs. Le scientifique qu'il est veut se frotter au savoir et aux ressentiments des autres. Et il acceptera de se conformer à toute décision réfléchie.