Un son que seuls les ados peuvent entendre

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Tel est pris qui croyait prendre. Une alarme à très haute fréquence, inaudible pour les vieux et inventée pour faire fuir les jeunes attroupés dans les lieux publics en Angleterre, vient de trouver une nouvelle fonction franchement inusitée. Détournée par un adolescent, cette sonorité dérangeante se répand désormais un peu partout sur la planète comme... sonnerie de téléphone cellulaire. Une sonnerie idéale pour les échanges entre ados dans les espaces à risque, une salle de cours, par exemple. En effet, la plupart des adultes ne peuvent tout simplement pas l'entendre.

Il fallait y penser. Baptisée teen buzz (traduction libre: la fréquence des ados) ou encore mosquitone (la tonalité du moustique), cette sonorité de dix secondes, qui circule allègrement dans le cyberespace par les temps qui courent, exploite la presbyacousie, la dégénérescence naturelle du système auditif humain.

Explications: avec le temps, l'oreille devient moins sensible aux fréquences aiguës situées au-delà de huit kilohertz (kHz). La sonnerie se promène, elle, à des fréquences allant de 14,4 à 17 kHz et ne devient ainsi «perceptible que pour les moins de 30 ans en général», indique l'audiologiste Michel Picard, qui enseigne à l'Université de Montréal.

Dans une bulle

Le détail est autant technique et physiologique que générationnel. Mais sa conséquence, elle, n'en demeure pas moins redoutable. C'est qu'en se plaçant ainsi dans une bulle sonore, les ados, qui «capotent» de plus en plus pour cette tonalité du moustique (baptisée ainsi à cause du vrombissement qu'elle produit), peuvent du même coup se soustraire à l'autorité des vieux, abandonnés par leurs oreilles. Et la jeune génération, on s'en doute, semble en redemander.

À l'école, le teen buzz permet en effet d'être averti de l'entrée d'un message texte (les SMS, quoi) dans son téléphone portable, par exemple. En pleine classe, «sans que le professeur suspecte quelque chose», peut-on lire sur le site Internet Mosquitone.net, qui fait la promotion de cette sonnerie que «seuls les moins de 25 ans peuvent entendre».

À la maison, ce sont plutôt les parents qui risquent désormais de se faire bluffer en n'entendant pas sonner le cellulaire de leurs ados au milieu du repas. Sans éveiller de soupçons, «vous pouvez donc vous excuser un instant pour retrouver vos amis», suggèrent les créateurs de cette vitrine en ligne, qui invitent les jeunes à raconter comment cette sonnerie leur permet désormais d'utiliser leur cellulaire dans des lieux publics où, justement, la chose a été interdite... par des adultes.

«Nous n'avons pas encore constaté d'utilisation de cette sonnerie dans notre établissement, indique André Grenier, directeur adjoint de l'école secondaire Joseph-François-Perrault, à Montréal. Bien sûr, nous ne souhaitons pas la voir arriver trop vite mais, à l'avenir, les enseignants vont devoir porter une attention particulière à cette situation.» Et les jeunes profs à l'ouïe fine vont sans doute être plus avantagés que leurs collègues plus anciens dans ce conflit intergénérationnel qui se joue désormais aux ultrasons.

Détournement de son

Cette autre guerre des générations est toutefois ironique quand on sait que l'arme utilisée par les ados pour rêver aujourd'hui d'un autre monde a en fait été développée initialement contre eux par une entreprise britannique spécialisée dans la sécurité.

C'est qu'avant d'être le mosquitone, la sonorité en vogue a longtemps été connue, dans une autre vie, sous le nom de chavbuster. Ce système de haut-parleurs, imaginé par Compound Security System, a été conçu pour diffuser un son modulé désagréable de 17 kilohertz dans les lieux publics. Objectif? Faire fuir, avec ce bruit de moustique (l'appareil est aussi surnommé Mosquito), les jeunes agglomérés devant les commerces et les restaurants ou dans les terminus d'autobus... sans pour autant déranger la clientèle plus âgée. Plusieurs commerçants anglais y ont déjà succombé à ce jour pour se débarrasser des chavs, nom donné aux jeunes flâneurs en Grande-Bretagne.

Seulement voilà, en avril dernier, un jeune étudiant scandinave mis au parfum de l'existence de ce chasse-ados à l'ultrason a flairé le détournement. Quelques coups de souris plus loin, le teen buzz venait de voir le jour.

Une propagation contagieuse

«Ça nous a bien fait rigoler», a commenté Howard Stapelton, inventeur du chavbuster, joint par Le Devoir hier en Grande-Bretagne. «J'ai songé à créer une sonnerie de téléphone [lors de l'invention du chavbuster]. Mais après réflexion, je me suis dit que ce serait quelque chose de trop dérangeant.»

Erreur. Depuis son apparition, ce printemps, la sonnerie des ados se propage de manière contagieuse dans les méandres d'Internet, surtout là où les jeunes aiment glousser contre les vieux. Certains habitués des sites où s'échangent des sonneries de téléphone lui prédisent même un très bel avenir. Le mosquitone pourrait, dit-on, détrôner, dans le coeur des jeunes propriétaires de cellulaire, le Crazy Frog, une sonnerie audible par tous, au sommet des palmarès pour le moment. «On peut dire que l'ado qui a développé le "teen buzz" a eu une idée de génie», poursuit M. Stapelton.

Le succès envisagé est tel que même l'entreprise qui a involontairement induit ce détournement, avec son arme antiflâneurs, a décidé de se mettre de la partie. Depuis lundi, elle propose en effet le mosquitotone (la double syllabe vise sans doute à se démarquer des imitateurs), sonnerie tirée du chavbuster, qui se présente comme «la vraie» ou «la sonnerie "mosquito" officielle». Cette authenticité, qui a déjà séduit 3000 usagers en Grande-Bretagne (et ce, sans publicité, indique l'inventeur), a toutefois un prix: 2,99 $ dans un monde de jeunes où le teen buzz, son d'une simplicité déconcertante, se promène gratuitement depuis quelques semaines pour mieux aider les ados à se faire une place, auditive, dans un monde de vieux.

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