Association francophone pour le savoir - Le réseau des chercheurs

Elle est présidente de l'Association francophone pour le savoir. Geneviève Tanguay nous livre ses réflexions sur l'état de la recherche au Québec et sur le rôle d'une organisation qui cumule plus de 80 ans d'existence.

Fondée le 15 mai 1923, l'Acfas a pour mission «de promouvoir l'activité scientifique, de stimuler la recherche et de diffuser le savoir». Pour ce faire, elle exerce diverses activités: congrès annuel, publication du magazine de vulgarisation scientifique Découvrir, prix, concours, etc. Au fil des ans, l'Acfas, dont le siège social est à Montréal, a tissé des liens non seulement au Québec et au Canada, mais aussi partout dans le monde.

Autant de réalisations qui, souligne l'actuelle présidente Geneviève Tanguay, ont grandement contribué à la vitalité de la communauté scientifique francophone. «L'Acfas a bâti un magnifique réseau de 6000 chercheurs dans tous les domaines de connaissance, des sciences pures et appliquées aux sciences humaines et sociales. C'est un vrai petit bijou», dit-elle en comparant l'Acfas à une association jouant le même rôle qu'elle dans le monde, soit The American Association for the Advancement of Science (AAAS).



Liens politiques

Selon sa présidente, l'Acfas a aussi fait reconnaître les sciences par les autorités politiques. «Dans les années qui ont suivi sa création, l'association était très proche du ministère de l'Agriculture, où il se faisait beaucoup de recherche. Au cours du XXe siècle, l'Acfas a influencé les politiciens et marqué le paysage scientifique du Québec en recommandant, entre autres, la création du Conseil de la science et de la technologie.»

Geneviève Tanguay reconnaît que les liens entre les politiciens et les scientifiques ont été tissés plus ou moins serré selon les époques. Cependant, elle croit que les scientifiques doivent être près des décideurs en raison du rôle stratégique de la recherche et du développement aux plans académique, gouvernemental et industriel. «La science peut notamment permettre aux politiciens de prendre des décisions éclairées, aider les entreprises à trouver des solutions technologiques et leur permettre de demeurer concurrentielles.»

Consciente des inquiétudes que soulèvent certaines innovations technologiques, la présidente pense aussi que la communauté scientifique doit se rapprocher de la population. «Il faut établir des ponts afin que le grand public sache exactement ce qui se passe dans le domaine scientifique et puisse se prononcer sur les grands enjeux de l'heure.»

« Le Québec est "cassé" »

Cela ne va pas très bien dans le milieu de la recherche au Québec. En témoigne la série de démissions en avril dernier au sein du Conseil des partenaires pour l'innovation, un organisme créé en novembre 2005 pour collaborer à la mise en oeuvre d'une nouvelle politique économique. Ces démissions ont eu lieu afin de protester contre le peu de crédits consacrés à l'innovation et à la recherche dans le dernier budget Audet.

Préoccupée par le financement de la recherche, Geneviève Tanguay souligne que la position concurrentielle du Québec est loin d'être assurée. «Je reconnais que le Québec est "cassé", mais il va falloir qu'on se pose des questions afin de demeurer à l'avant-garde», dit-elle en faisant référence au manifeste Pour un Québec lucide. La présidente note que le sous-financement des universités compromet «l'équilibre intergénérationnel». «Les jeunes souhaitent qu'on s'attaque à la dette, mais ils veulent aussi que les universités donnent des services de qualité en matière de recherche et d'enseignement. Ils veulent vivre dans une province et un pays qui s'inscrivent dans la société du savoir.»

Pour Geneviève Tanguay, l'avenir du Québec repose sur sa capacité d'innover. «Actuellement, le Québec est bien positionné. En raison des énormes défis que posent les économies émergentes, on ne peut pas se permettre de prendre du recul. Si nous voulons des entreprises performantes, un environnement sain et des conditions de vie agréables, nous devrons investir dans la recherche. Pour les générations futures, il est primordial que nous nous engagions à développer notre potentiel en matière de recherche dans une perspective de développement durable.»

Soutien aux chercheurs

La scientifique se réjouit par ailleurs des sommes investies au cours des dernières années dans les infrastructures de recherche, ce qui a permis aux universités de mettre en place des laboratoires de recherche. «Il fallait le faire.» Mais elle remarque qu'il faut désormais s'occuper du fonctionnement de ces infrastructures. «Actuellement, le pouvoir de dépenser des facultés et des universités est nul. Par conséquent, trouver des fonds pour se procurer de l'équipement devient très compliqué.»

La présidente s'inquiète notamment du peu de soutien alloué aux chercheurs. «Il y a eu des moratoires dans les programmes des organismes subventionnaires provinciaux. Tout cela est en train de faire du dégât.» Elle fait observer que le programme du Fonds québécois de recherche sur la nature et les technologies ne permet pas aux nouveaux chercheurs de s'établir. «Les sommes accordées sont passées de 15 000 à 20 000 $ par année, mais la subvention s'échelonne sur deux ans au lieu de trois. Bref, les chercheurs obtiennent 40 000 $ en deux ans, plutôt que 45 000 $ en trois ans. On ne règle pas le problème ainsi.»

Un problème qui risque d'empêcher le Québec d'attirer et de retenir les meilleurs chercheurs. «Un scientifique, c'est plutôt mobile, signale Geneviève Tanguay. Or, l'Alberta investit énormément en recherche et développement, et elle fait du maraudage auprès des chercheurs québécois. À défaut de réagir rapidement, on va se faire damer le pion. Qu'arrivera-t-il si nos meilleurs chercheurs quittent le Québec parce qu'ils trouvent de meilleures conditions ailleurs pour poursuivre leur carrière?», se demande-t-elle.

Par ailleurs, Geneviève Tanguay voit d'un bon oeil les mesures contenues dans le dernier budget fédéral pour soutenir l'innovation, plus précisément l'exonération d'impôt sur la totalité du revenu des bourses d'étude. Elle salue également les crédits accordés aux trois conseils subventionnaires fédéraux. Elle émet toutefois un bémol. «Le Canada devra faire des efforts beaucoup plus importants s'il veut maintenir sa position dans une économie très concurrentielle», dit-elle. Sur ce point, la présidente de l'Acfas a pris bonne note du fait que le gouvernement fédéral doit se doter d'une stratégie relative aux sciences et à la technologie et souhaite participer aux travaux. Enfin, l'organisme fonde beaucoup d'espoir sur la mise à jour de la Politique de la science et de l'innovation promise par Raymond Bachand, ministre québécois du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation.

Collaboratrice du Devoir