Le bonheur comme pilule

Photo: Jacques Nadeau

Soyez positifs, martèle-t-on à nos proches aux prises avec la maladie. Une attitude positive, l'optimisme, l'espoir, voire la foi pourraient infléchir le cours d'une pathologie et favoriser la santé, entend-on dire... et ce, probablement avec raison, car les scientifiques et les médecins sont de plus en plus nombreux à reconnaître que l'esprit exerce une influence déterminante sur le corps.

Il y a 20 ans, le psychologue Oakley Ray, de l'université Vanderbilt, au Tennessee, apprend qu'il est atteint d'un cancer du tissu lymphoïde, appelé lymphome. On l'opère pour lui enlever la rate et il survit, contrairement à beaucoup d'autres souffrant de la même affection qui, eux, en meurent. Professeur au département de psychologie et de psychiatrie, Oakley Ray se demande ensuite pourquoi certaines personnes réussissent à vaincre ce cancer alors que d'autres y succombent. Il épluche alors la littérature scientifique et relève une quantité croissante de données suggérant le pouvoir de l'esprit sur le corps. En clair, ces données soulignent l'impact de facteurs psychologiques, sociaux, voire culturels sur la biochimie et la physiologie du corps humain et, de ce fait, sur les causes, le développement et l'issue d'une maladie. «Nos pensées, nos sentiments, nos croyances et nos espoirs ne sont rien de plus que de l'activité chimique et électrique dans les cellules nerveuses de notre cerveau. Ainsi, en modifiant nos pensées, nous changeons notre cerveau et, de ce fait, notre biologie, voire notre corps», précise le professeur Ray, qui considère «le cerveau comme la première ligne de défense du corps contre la maladie».

Une attitude positive

«Une attitude positive peut aider la personne à devenir plus optimiste. Or des études ont montré que les personnes pleines d'espoir ont tendance à présenter des niveaux de stress moins élevés ainsi qu'un système immunitaire plus fort», souligne le Dr Christina Puchalski, professeur à l'école de médecine de l'université George Washington, à Washington. «En contribuant à mieux supporter le stress, l'espoir et l'optimisme ont un effet bénéfique sur la santé.»

Un regain d'espoir ainsi que l'effacement des sentiments d'impuissance et de désespoir apparaissent comme d'importants facteurs susceptibles d'améliorer la santé et de prolonger la vie, indique pour sa part Oakley Ray, qui rapporte des études ayant montré que les hommes âgés qui entrevoyaient la vie avec optimisme et disaient voir le verre à moitié plein — plutôt qu'à moitié vide — couraient moins de risques de souffrir de maladies coronariennes.

«Quand on est déprimé, le système immunitaire disparaît et on se met à faire des cancers et des infections», ajoute le Dr Patrick Vinay, ancien doyen de la faculté de médecine de l'Université de Montréal, qui explique que plus l'humain avance en âge, plus ses cellules sont susceptibles de devenir cancéreuses mais qu'un système immunitaire en bonne forme réussit à les détruire. «Prenez l'exemple d'une personne qui est enfermée depuis trois ans à Auschwitz. Elle n'a que la peau et les os mais elle se bat et elle vit. Le jour où elle ne veut plus se battre, elle se couche sur son lit, elle regarde le mur et, le surlendemain, elle meurt de pneumonie parce que son système immunitaire a flanché.»

À l'inverse, selon de récentes études scientifiques, chanter quelques heures dans une chorale accroît les «affects positifs et la production des anticorps immunoglobuline A (ou IgA) dans la salive, qui forment la première ligne de défense contre les infections respiratoires», relate le Dr Vinay, qui concentre désormais ses activités au service de soins palliatifs du département de médecine générale du CHUM. «Tout ce qui fait qu'une personne est sereine, heureuse et bien dans sa peau a un effet extrêmement important sur sa santé. Et j'irais même jusqu'à dire que le meilleur médicament, c'est le bonheur. Si vous êtes heureux, vous allez guérir plein de choses.»

Depuis une dizaine d'années, le Dr François Lespérance, directeur du département de psychiatrie du CHUM, amasse et publie des résultats de recherche démontrant que les symptômes de la dépression et de l'anxiété accroissent le risque de souffrir d'une maladie coronarienne ou que celle-ci récidive. Notamment, les patients en cours d'hospitalisation pour un infarctus du myocarde et qui présentent des symptômes dépressifs sont plus susceptibles de mourir ou, du moins, de voir leur maladie cardiaque s'aggraver, précise-t-il. De plus, ces mêmes symptômes décelés chez des gens apparemment sains, sans historique de maladies cardiaques, prédisent le développement de maladies coronariennes dans les cinq à dix ans suivant leur dépression, poursuit le psychiatre, qui ajoute qu'une même relation, quoique de moindre envergure, existe aussi entre l'anxiété et les maladies coronariennes.

Pour expliquer ce phénomène qui a été observé au sein de plusieurs autres populations du monde, les chercheurs soupçonnent l'existence de mécanismes biologiques qui participeraient aux interactions entre le cerveau et le coeur. «La dépression est comme un état de stress intense durant lequel surviennent des perturbations biologiques qui influencent le coeur», explique le Dr Lespérance. Or ces perturbations se traduisent par un risque accru d'arythmie, une tendance accrue du sang à coaguler et l'activation de la réponse inflammatoire, laquelle induit l'athérosclérose, qui se manifeste ultimement par un infarctus du myocarde.

Stress et système immunitaire

Maintes études ont clairement montré que le stress chronique est délétère. «Aux États-Unis, de 60 à 90 % des maladies sont reliées au stress», affirme le Dr Herbert Benson, président du Mind/Body Medical Institute à Chestnut Hill, en banlieue de Boston, au Massachusetts. «Le stress peut causer ou exacerber des maladies comme l'hypertension, l'infarctus du myocarde, l'infertilité, les problèmes gastro-intestinaux, le diabète, la dépression et le syndrome de fatigue chronique.»

Mais comment le stress nous rend-il malade? Lorsqu'une personne est stressée, différentes régions de son cerveau s'activent et libèrent hormones et médiateurs chimiques qui influent sur le système immunitaire et diminuent sa force de frappe contre les envahisseurs, explique le Dr Esther Sternberg. Cette chercheuse du National Institute of Mental Health (NIMH) à Bethesda, au Maryland, cite en exemple une étude menée par Janice Glaser-Kiecolt, de l'université d'État de l'Ohio, qui a notamment remarqué que les personnes subissant un stress constant, comme celles qui prennent soin d'un proche atteint de la maladie d'Alzheimer, ne fabriquent pas suffisamment d'anticorps pour obtenir la protection prévue par le vaccin qu'on leur a administré.

«Si vous êtes chroniquement stressé et que vous vous faites opérer, vos plaies mettront plus de temps à guérir», poursuit le Dr Sternberg, qui est aussi l'auteur de The Balance Within, un ouvrage très bien documenté sur les liens biologiques entre la santé et les émotions. Quand on est stressé, le centre de commande de la réponse au stress dans le cerveau (l'hypothalamus) libère dans la circulation sanguine une hormone appelée CRH (corticotropin-releasing hormone), qui déclenche la libération en cascade d'autres hormones et neurotransmetteurs qui donneront le signal aux glandes surrénales de sécréter le cortisol. Or cette dernière hormone freine la capacité des cellules immunitaires à favoriser l'inflammation — qui est une réaction de défense immunitaire — et à produire plus de cytokines, ces signaux chimiques qui stimulent d'autres cellules immunitaires à croître, à se diviser ou à mûrir. «Ainsi, si vous êtes constamment stressé, vous déversez sans cesse dans la circulation sanguine cette hormone anti-inflammatoire qui maintient sous silence le système immunitaire, lequel, du coup, devient moins apte à combattre les infections et à guérir les plaies», explique Esther Sternberg.

Par ailleurs, quand on fait face à un événement soudain et dramatique, par exemple lorsqu'on évite de justesse un accident sur la route, le système nerveux libère alors la noradrénaline. Et les glandes surrénales sécrètent pour leur part l'adrénaline qui, de concert avec la noradrénaline, accélère les battements du coeur et la respiration, hausse la tension artérielle, induit un afflux de sang vers les muscles, dresse les poils de la peau et fait transpirer. Or ces deux neurotransmetteurs stimulent et renforcent aussi le système immunitaire, ce qui permet de ne pas tomber malade alors qu'on s'empresse de boucler un travail. Le lendemain de l'échéance, par contre, on contracte une infection car on a perdu le petit effet protecteur procuré par l'adrénaline, dont le taux est revenu à la normale. Le cortisol que l'organisme, toujours sous l'effet d'un stress chronique, continue quant à lui de déverser dans la circulation sanguine reprend alors le haut du pavé et affaiblit le système immunitaire.

«Nous pouvons donc dire que l'esprit peut guérir le corps par le truchement des neurotransmetteurs et des hormones qu'il libère et qui, au bout du compte, affectent le système immunitaire. On comprend donc mieux que les personnes optimistes et déterminées possèdent un système immunitaire plus efficace que celui des gens pessimistes parce qu'elles réussissent mieux à réduire leur réponse au stress», résume Esther Sternberg.

À la lumière des travaux de John Cacioppo, de l'université de Chicago, et de Richard Davidson, de l'université du Wisconsin, il est apparu que certains humains sont mieux armés pour faire face à l'adversité et à la maladie. «Le cortex cérébral de l'hémisphère droit de ces personnes, dites résilientes, est plus actif que chez celles qui tombent malades ou sombrent dans la dépression lorsqu'elles vivent des expériences qui peuvent même être moins dramatiques», précise Esther Sternberg. Le système immunitaire de ces personnes résilientes est lui aussi différent, et ce, probablement en raison de la libération dans le cerveau d'hormones et de neurotransmetteurs qui participent à la mobilisation du système immunitaire. «Mais s'il s'avère que vous ne faites pas partie de cette catégorie de personnes, les chercheurs ne savent pas si, en essayant d'adopter une attitude positive, vous parviendrez à devenir plus résistante, souligne le Dr Sternberg. Et il ne faudra surtout pas culpabiliser si vous n'y parvenez pas et si vous tombez malade.»

Selon le Dr Sternberg, des thérapies comportementales et des séances de méditation pourront peut-être changer l'attitude d'une personne. Mais il n'en demeure pas moins que la réponse au stress est en partie déterminée par les gènes et qu'elle varie par conséquent d'un individu à l'autre. De plus, des expériences traumatisantes survenues au début de la vie peuvent aussi modifier la réponse au stress à l'âge adulte et l'amplifier.

«Ces approches qui réduisent le stress ne guériront pas à elles seules un cancer ou une infection. Des médicaments anticancéreux et des antibiotiques seront toujours nécessaires. Mais elles peuvent aider le corps à mieux guérir quand ces traitements lui sont administrés», prévient Esther Sternberg.

«Bien sûr, on ne peut pas espérer surmonter toutes les maladies simplement par nos pensées, ajoute Oakley Ray. Mais une fois qu'on a fait tout ce qui est possible physiquement et médicalement, la dernière arme qu'il nous reste est notre système de croyances, l'affection que nous témoignent nos parents et nos amis proches. Toutes ces choses m'ont aidé à survivre à mon cancer.»
 
1 commentaire
  • FARID KODSI - Inscrit 29 janvier 2006 17 h 31

    Avec ou sans pilute, la mort nous guette

    Courir après la vie et faire face à la mort, c'est le propre de l'homme et peu importe la longévité, il y a une fin à toute existence et une exitence à toute création. Mais pourquoi donc se compliquer la vie en songeant continuellement à l'éternité alors que la perpétuité n'est pas de ce bas monde. Vivons donc au jour le jour en appréciant l'écoulement du temps de notre vivant.