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La fin des illusions?

Vingt-cinq ans après avoir écrit Demain la santé, le journaliste scientifique Yanick Villedieu récidive. Il vient de signer Un jour la santé, un livre qui pose un diagnostic sévère sur les progrès réels réalisés par la médecine en un quart de siècle, écorchant au passage les mondes scientifique et politique.

C'étaient les années 70. La génétique laissait espérer les plus extraordinaires guérisons, le cancer semblait sur le point d'être vaincu et l'on croyait proche le jour où des milliers de cardiaques vivraient grâce à des coeurs artificiels. Or, 25 ans plus tard, on meurt toujours plus du cancer à Saint-Henri qu'à Westmount, le quart des enfants québécois vivent dans la pauvreté, et le mal de l'âme et le diabète, deux maladies de civilisation, sont en passe de devenir les maux du prochain siècle.

Dur bilan que celui tracé par Yanick Villedieu dans Un jour la santé, un livre fascinant, tissé dru, où le reporter constate, chiffres et études à l'appui, l'impact parfois mitigé des dernières grandes découvertes médicales sur le bilan de santé collectif des Québécois et des Nord-Américains en général.

Déboulonnant quelques mythes au passage, l'auteur affirme que malgré les milliards de dollars investis dans la recherche et le système médico-hospitalier, la médecine tourne parfois en rond, avance de deux pas et recule parfois d'autant. "C'est vrai qu'il y a eu des miracles de la médecine et de la science, et on ne peut nier l'importance de ces choses sur le plan scientifique. Mais qu'est-ce que ç'a donné sur le plan de la santé publique?", soutient Villedieu.

Un exemple: le formidable mirage créé autour de la médecine génétique, il y a 20 ans, ne s'est encore traduit par à peu près aucun traitement concret pour les patients, rappelle-t-il. Quant au cancer, le tueur numéro un de notre époque, qu'on croyait sur le point d'être foudroyé, il met plus souvent qu'à son tour la médecine K.-O. La plupart des cancers sont en hausse et la médecine a bien peu à offrir pour tenir en respect ses formes les plus meurtrières.

Si la science a permis de réaliser des pas de géant dans le domaine des maladies infectieuses, des maladies cardiaques ou du sida, le journaliste croit que ces dernières années, il s'est créé autour de la science médicale un mirage de la réussite que le temps et les faits se chargent parfois de dissiper.

"Est-ce qu'on met trop d'espoirs dans les exploits modernes de la médecine? On a aujourd'hui une compréhension extraordinaire du cancer mais on ne fait pas plus de miracles pour les malades. La force d'attrait du modèle médical curatif est spectaculaire et tout le monde y succombe, y compris les médias. Mais cette science ne fait pas nécessairement augmenter l'espérance de vie", soutient-il.

Cette médecine-spectacle (que Villedieu appelle la médecine "qui répare") nourrit abondamment la une des journaux mais échoue très souvent, malgré ses succès ponctuels, à améliorer la santé globale de la population, croit Villedieu.

Il rappelle qu'on meurt toujours onze ans plus tôt dans le centre-sud de Montréal qu'à Hampstead et que ni la médecine ni les gouvernements n'ont réussi à renverser cette tendance lourde en 25 ans. La médecine n'a pas réponse à tout.

Depuis 1960, la moitié seulement des gains faits pour diminuer la mortalité due aux maladies infectieuses dans les pays en développement découle de l'accès aux antibiotiques. Le reste des progrès provient tout bêtement de l'amélioration des revenus et de l'accès des femmes à une meilleure éducation. A-t-on oublié que la recette de la santé se trouve d'abord dans notre assiette ou dans le temps que nous passons à faire de l'activité physique?, soulève l'auteur.

D'ailleurs, le désintérêt persistant des gouvernements envers la prévention, au profit de la médecine curative, constitue à son avis un des échecs les plus cuisants du dernier quart de siècle. "On aurait pu penser, à ce moment, qu'on allait investir davantage dans la santé sociale, mais le parent pauvre de la médecine demeure la prévention. Il faudra toujours de la médecine curative pour soigner les gens déjà malades, mais il faut investir davantage en prévention si on veut cesser de faire de la médecine de "réparation"", dit-il.

Le bilan désastreux de la santé mentale au Québec est d'ailleurs peut-être le prix payé pour le si peu d'intérêt démontré envers la prévention sociale dans son sens large. Le taux de suicide, qui a quadruplé en 40 ans, constitue malheureusement un puissant révélateur de notre piètre santé mentale collective.

Et pourquoi la prévention a-t-elle si mauvaise presse auprès des décideurs publics? Parce qu'elle n'est pas spectaculaire, prend des années à porter fruits et n'est guère matière à campagne électorale, rétorque Yanick Villedieu. "On ne fait pas la manchette des journaux avec des programmes de prévention, mais c'est parfois ce qui a le plus d'impacts sur la santé", dit-il.

Quant au système de santé québécois, qu'il observe depuis le début des années 1970, le journaliste le croit malade et sous-financé. À son avis, l'explosion faramineuse des budgets de la santé ne signifie pas qu'on paie trop cher pour la santé. Mais on dépense sûrement trop pour les médicaments, une part du budget de la santé devenue incontrôlable. "Ça compte désormais pour plus de 15 % des coûts de la santé, plus que pour les soins médicaux. Pendant des années, on a contrôlé affreusement les coûts du personnel, mais la seule chose qu'on n'a jamais touchée, ce sont les médicaments. Il y a un sérieux examen de conscience à faire de la part du monde médical et politique", dit-il.

Chiffres à l'appui, Villedieu parle d'ailleurs du "coup" des médicaments, qui accapare désormais 14 milliards de dollars chaque année au Canada. Or l'explosion découle principalement du coût de médicaments-vedettes hypercoûteux, comme le Viagra ou le Vioxx (un anti-arthritique), pour lesquels les fabricants engloutissent des millions de dollars en campagnes de promotion.

Les chiffres cités par l'auteur dans Un jour la santé font d'ailleurs dresser les cheveux sur la tête. On dit qu'il en coûte 500 millions en recherche pour mettre au monde un nouveau médicament. Or, durant la seule année 2000, Merck a dépensé 146 millions pour faire connaître son Vioxx, et Pfizer, 93 millions pour faire mousser les ventes de son Viagra. Des sommes mirifiques que paient ensuite les consommateurs et les gouvernements.

Parfois cinglant, le journaliste scientifique se défend bien d'afficher un "anti-médicalisme" primaire. Il croit plutôt le temps venu de dégonfler la bulle voulant que la médecine règle tous nos problèmes et qu'elle "nous amènera à un monde sans maladie". D'ailleurs, conclut l'auteur, la médecine aura peu à offrir pour contrer les fléaux montants du prochain siècle, que ce soit l'obésité, le diabète ou la détresse mentale. Autant de maladies créées de toutes pièces par nos modes de vie contemporains.