1er Congrès international sur le médicament - Diagnostic sur la pilule

Source: Michel Giroux UQAM
La professeur Catherine Garnier estime qu’«on assiste à une monopolisation de notre vie par le médicament».
Photo: Source: Michel Giroux UQAM La professeur Catherine Garnier estime qu’«on assiste à une monopolisation de notre vie par le médicament».

Il en est du médicament comme de la vie elle-même: il comporte bien des facettes et peut être observé sous plusieurs angles. Le Groupe d'étude sur l'interdisciplinarité et les représentations sociales, le GEIRSO, tenant compte de cette réalité, a convié à l'occasion du 1er Congrès international sur le médicament une brochette de participants et de spécialistes qui en aborderont tous les aspects. Le médicament subira un examen général qui portera, durant quatre jours, sur sa conception, sa fabrication, sa mise en marché, ses utilisations et ses répercussions sociétales.

Professeur au département de kinanthropologie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), coprésidente du congrès et directrice du GEIRSO, Catherine Garnier dépeint ce regroupement de recherche appliquée et fondamentale en insistant sur l'interdisciplinarité qui l'anime. Signe de vitalité, le GEIRSO est le maître d'oeuvre de ce premier congrès international consacré au médicament. Le groupe a reçu une subvention majeure pour la réalisation de ses grands travaux sur la chaîne des médicaments, échelonnée sur une période de cinq ans.

Interdisciplinarité

L'interdisciplinarité est le caractère spécifique du GEIRSO: «Le groupe est d'abord caractérisé par cette problématique. En général, les groupes se qualifient comme étant interdisciplinaires, mais ça ne veut pas dire qu'ils ont une réflexion poussée en cette matière. Dans ce cas-ci, nous le sommes dans la mesure où nous nous adonnons à un croisement systématique dans nos recherches de plusieurs disciplines, mais aussi parce que nous réfléchissons sur ce qu'est l'interdisciplinarité, sur ce que cela peut être et sur les apports que ça peut comporter pour la société.» Le spectre abordé est large et se déploie des sciences de la vie jusqu'aux sciences humaines et sociales.

Quant au volet des représentations sociales, Mme Garnier en donne cette définition: «Il s'agit là d'un certain nombre de données qui existent à l'intérieur d'un groupe et qui résultent des interactions des individus qui le composent.» Elle sert un exemple pour mieux se faire comprendre: «C'est la façon dont on pense dans une société donnée sur un sujet particulier, par exemple celui de la santé. On a l'habitude de considérer la santé dans les milieux occidentaux comme étant prioritaire par rapport aux autres systèmes de valeurs qui peuvent colorer nos décisions et nos façons de communiquer.» Les sociétés recourent à ces représentations pour donner un sens à leurs systèmes de vie.

Travaux et impacts

La directrice précise l'objet des travaux poursuivis par les membres les plus proches de son équipe: «Dans les laboratoires, on regarde comment les concepts de santé et de molécules génétiques sont manipulés par les chercheurs, concrètement parlant; ils obtiennent des molécules, mais comment font-ils pour ce faire, quelles sont les traces, les inscriptions à partir desquelles ils fonctionnent et quel est le résultat au bout du compte? Il en résulte éventuellement un médicament, et ça devient quelque chose qui se traduira en un combat financier, soit pour le faire émerger, soit pour financer la recherche. C'est cette dynamique-là qui nous intéresse au plan des acteurs sociaux à l'intérieur de cette ethnographie à laquelle nous procédons.»

Sur le plan sociétal, elle cerne les objectifs des recherches: «On cherche à savoir quelles sont les crises et les ruptures qu'il peut y avoir dans l'ensemble de la chaîne des médicaments, ce qui peut aller de leur conceptualisation jusqu'à leur consommation. Par exemple, le Vioxx et l'hormonothérapie font l'objet de vifs débats dans la société; on essaie donc de les comprendre pour pouvoir dire éventuellement que, en raison de tel ou tel phénomène, on peut penser qu'il se produira une crise; on peut regarder comment ces crises, quand elles apparaissent, se résolvent à l'intérieur de la société.» Les retombées se présentent sous cette forme de façon pratique: «Que ce soit pour énoncer des politiques ou "articuler des professionnalisations" différentes chez les médecins, les pharmaciens, les infirmières, les gens de la santé, etc., on va essayer de produire des indicateurs qui leur serviront à faire des ajustements, à revoir leurs codes et leurs modes d'action.» Pour en arriver à des résultats probants, le GEIRSO fait appel à des chercheurs, tant renommés que moins connus, appartenant à diverses disciplines scientifiques et provenant d'institutions situées à plusieurs endroits du globe.

Le défi de tenir un tel congrès

Le GEIRSO est l'initiateur et l'organisateur du Congrès international sur le médicament. Catherine Garnier situe cet événement à large portée: «Pour moi, c'était un pari! Même si tout le monde crie à l'interdisciplinarité, on sait très bien qu'il existe des oppositions entre les disciplines et les intérêts des uns et des autres. En santé, quand il y a des questions d'argent, de notoriété et autres, les jeux sont encore plus durs.» Dans un tel contexte, des résistances se sont manifestées: «On m'avait dit au départ que les biologistes se montreraient réticents. Malgré cela, je me suis acharnée et j'ai réussi à attirer des gens qui viennent effectivement du milieu de la biologie, de la biochimie et de la génétique.»

Il en est allé de même pour d'autres invités qui ne partagent pas les mêmes intérêts, mais qu'elle a réussi à convaincre: en sciences humaines, l'épistémologie fonde la réflexion et, dans l'industrie pharmaceutique, les aspects financier et économique prédominent: «Je voulais effectivement montrer que, partout où l'on discute du médicament, là où on le voit sous des ancrages différents, ça devient intéressant dans la mesure où on accepte d'établir un dialogue. Le but du congrès, c'est d'instituer ce dernier en espérant qu'il deviendra répétitif, puisque c'est la première manifestation du genre et que nous avons l'intention d'en tenir d'autres.»

Elle envisage donc les échanges dans une optique précise: «On doit faire en sorte que ce dialogue soit une interaction entre les points de vue disciplinaires et les perspectives actuellement sociétales, qui exigent des résultats non seulement économiques, mais de sens: on veut savoir pourquoi le médicament est bon ou pourquoi il ne l'est pas. On assiste à une monopolisation de notre vie par le médicament. Il est donc évident que les personnes qui détiennent des responsabilités, soit pour l'avancement de la connaissance, soit pour permettre à la population de bénéficier du bienfait éventuel de celui-ci, doivent se parler et être capables d'aller plus loin en dépassant les contradictions qui existent encore maintenant.»

Les objectifs et le déroulement

En fait, le congrès poursuit trois grands objectifs, soit ceux de favoriser les échanges et les débats entre les acteurs en provenance de divers milieux et disciplines, notamment sur les problématiques émergentes dans la communauté scientifique; puis de faire le point sur la diversité des entreprises scientifiques actuelles dans le domaine du médicament; et enfin de dégager les conditions nécessaires à la recherche interdisciplinaire dans le domaine du médicament dans le but de créer une synergie visant l'élargissement de son développement.

Dans ce but, les participants échangeront sur les quatre thématiques suivantes pendant les quatre jours que durera ce congrès: le rôle du médicament dans la circulation des savoirs, le médicament et son accès au marché, les modes d'utilisation du médicament, et l'avenir de celui-ci.

Collaborateur du Devoir