Société - Le charme discret des médicaments

À l’intérieur de ce «couple à trois» que forment le médecin, le malade et le médicament, ce dernier fait parfois l’objet d’âpres discussions et de négociations entre les deux autres.
Photo: À l’intérieur de ce «couple à trois» que forment le médecin, le malade et le médicament, ce dernier fait parfois l’objet d’âpres discussions et de négociations entre les deux autres.

On s'interroge beaucoup aujourd'hui sur l'engouement des patients pour les médicaments et, dans toutes les sociétés occidentales, les représentants des pouvoirs publics et les professionnels de la santé sont particulièrement attentifs à la consommation croissante qu'il entraîne.

Si les préoccupations des uns, les représentants des pouvoirs publics, sont d'ordre économique, en raison des coûts que cette consommation représente, les préoccupations des autres, les professionnels de la santé, sont d'ordre thérapeutique, car les usages dont les médicaments font l'objet comportent aussi des mauvais usages. On ne saurait pour autant, et de façon exclusive, porter une attention inquiète aux conduites des usagers, sans s'interroger sur ce qui se joue entre les médecins et les patients autour des médicaments. À l'intérieur de ce «couple à trois» que forment le médecin, le malade et le médicament, ce dernier fait parfois l'objet d'âpres discussions et de négociations entre les deux autres, mais bénéficie aussi d'une relation secrète avec le patient, dissimulée au regard du médecin.

De nombreuses questions satellites se posent en ce qui concerne la consommation médicamenteuse dont tout le monde s'accorde à dire qu'elle est pléthorique. Les conditions de l'observance, les pratiques d'automédication, les recours aux médecines parallèles, mais aussi la gestion de la douleur, les comportements par rapport aux doses prescrites, le rapport au corps et à ses organes, ou encore la perception qu'on a des médicaments psychotropes, sont autant de questions dont l'étude nous éclaire sur les pratiques et les usages relatifs aux médicaments.

Des patients «distincts»

La réflexion sur les influences exercées par les différents acteurs sociaux et leurs effets sur la place croissante qu'occupent les médicaments dans nos sociétés suppose en premier lieu de reconnaître que les patients ne forment pas une population homogène et que leurs conduites sont déterminées par des logiques et des valeurs culturelles distinctes.

À cet égard, si les sciences sociales se sont généralement attachées à cerner les types de consommation ou le degré d'observance des usagers en les rapportant à leurs déterminations sociales, socioprofessionnelles ou sociodémographiques (l'âge et le sexe notamment), elles ne se sont guère penchées, en revanche, sur les variations qui existent au sein d'une même catégorie sociale. Or, l'incidence des variables socioéconomiques, professionnelles ou démographiques ne suffit pas à expliquer les différences entre les patients et échoue à rendre compte de certaines récurrences dans les conduites de personnes appartenant à des milieux sociaux hétérogènes.

Incidence religieuse

Ce constat conduit à s'interroger sur la variable culturelle et, plus précisément, sur une dimension fort négligée dans les travaux en sciences sociales: la culture religieuse. Les patients ont-ils la même attitude par rapport à leur corps, à l'ordonnance médicale, aux médicaments et aux médecins selon qu'ils sont par exemple d'origine catholique, protestante, juive ou musulmane, et cela indépendamment du phénomène de la croyance, c'est-à-dire même lorsqu'ils ont pris leurs distances avec les religions en question? Consomment-ils les médicaments de la même façon? Se conduisent-ils avec leur médecin de manière identique?

Les enquêtes, réalisées en France auprès de patients appartenant à ces différents groupes culturels, révèlent un rapport différent à l'égard des médicaments et de l'autorité médicale, qui s'aligne d'ailleurs sur l'attitude que les patients pratiquants ont à l'égard de l'autorité religieuse. Par-delà le niveau socioculturel des individus, on observe une soumission plus grande à l'égard du médecin de la part des patients d'origines catholique et musulmane que des patients d'origines juive et protestante, attitudes qui doivent être mises en relation non seulement avec les valeurs qui prévalent dans les cultures en question, mais aussi avec l'histoire collective des groupes auxquels les patients appartiennent. Les comportements des individus à l'égard des médicaments, de la maladie, du corps et de l'autorité médicale portent l'empreinte de leur origine culturelle religieuse et de leur histoire.

L'approche anthropologique de la question de la consommation médicamenteuse permet cependant de constater, parallèlement, l'existence de conduites présentes dans tous les groupes, sinon universelles. C'est le cas en ce qui concerne par exemple le rapport aux médicaments génériques, aux antibiotiques, aux traitements des maladies chroniques ou des maladies asymptomatiques.

Au total, qu'on y lise le résultat de la diversité culturelle ou de l'universalité des comportements humains, les usages médicamenteux sont construits par des logiques symboliques et guidés par des mécanismes qui échappent souvent à la rationalité médicale. La non-consommation des médicaments que les malades ont pourtant acquis et qu'ils apprécient, l'assimilation entre espace corporel et espace domestique, la gestion des posologies suivant la logique du cumul ou celle de l'identité, le sens attribué à certains organes et aux modifications que les substances ingérées sont susceptibles d'y apporter, ou encore la réticence devant différents types de médicament, témoignent de la dimension symbolique des mécanismes qui sous-tendent les usages médicamenteux.

Par ailleurs, il y a lieu de reconnaître que les conduites des patients sont mouvantes: elles sont non seulement construites par leur appartenance sociale et culturelle, leur histoire, ou par le contexte pathologique dans lequel ils se trouvent, mais aussi en partie par la relation qu'ils ont avec les médecins et la manière dont ils sont socialisés, en tant que patients. En outre, les comportements des malades sont conditionnés par le discours médical lui-même, dans la mesure où ces derniers intègrent, rejettent ou réinterprètent diversement les messages de santé publique et les consignes qui leur sont données quant à la conduite à adopter par rapport aux médicaments. De toutes ces influences naissent des conflits de valeurs et de normes, entourant par exemple les conduites d'autonomie et d'observance, propres à infléchir les pratiques des malades à l'égard de leurs médicaments.

Sylvie Fainzang est directrice de recherche à l'INSERM de Cermes à Villejuif/Paris.