Couillard arbitre la guerre du tabac

Pro et antitabac ont commencé à s’affronter hier à la commission parlementaire chargée d’étudier le projet de loi 112.
Photo: Jacques Grenier Pro et antitabac ont commencé à s’affronter hier à la commission parlementaire chargée d’étudier le projet de loi 112.

La guerre du tabac est officiellement lancée. Au premier jour de la commission parlementaire sur le projet de loi 112 modifiant la Loi sur le tabac, les deux camps ont croisé le fer hier à coup de publicité, de sondage et de conférence de presse. Au centre du débat, l'abolition complète des fumoirs et la réglementation des points de vente.

Mais marquer des points risque d'être difficile, autant pour les défenseurs du projet de loi que pour ses détracteurs. Le ministre de la Santé Philippe Couillard a en effet réitéré hier son intention de s'en tenir aux principes de son projet de loi, qui vise principalement à réduire le nombre de fumeurs au Québec.

Le tabagisme «rend malade, tue précocement» et «affecte presque chacun des organes humains», a souligné le ministre Couillard dans son introduction. Déterminé à ne pas accordé un «caractère de normalité» au tabagisme, il a aussi rappelé qu'il n'accordait que peu de crédit aux scénarios cauchemardesques de l'industrie du tabac et des bars.

Le président de la section d'Ottawa de l'Association ontarienne des restaurants, hôtels et motels, Guy Schryburt, est venu confirmer cette idée hier en commission parlementaire. «Partout où l'on songe à interdire de fumer, des groupes soutenus par l'industrie du tabac sèment la panique chez les employés et exploitants, en particulier chez les tenanciers de bars. Ils prédisent des impacts économiques catastrophiques. Mais, selon notre expérience, la réalité est tout autre.»

Une fois l'interdiction en place en Ontario, les gens s'y sont conformés sans grande difficulté, raconte M. Schryburt. «Je suis moi-même gestionnaire de plusieurs resto-bars et d'une discothèque. Comme tous les propriétaires, je m'inquiétais au début. Mais comme le confirment les statistiques, je n'avais pas à me faire de souci. Je ne voudrais jamais revenir en arrière.»

Encouragés par ce témoignage, les principaux organismes qui appuient le projet de loi ont réclamé du gouvernement qu'il durcisse son projet de loi. Leur ambition, qui avait fait l'objet d'une publicité dans les principaux quotidiens québécois le matin même, est double. Ils veulent bannir complètement les fumoirs et interdire toute forme de promotion aux points de vente.

Le directeur du bureau québécois de l'Association pour les droits des non-fumeurs, François Damphousse, juge que Philippe Couillard sous-entend à tort que les fumoirs représentent une gestion adéquate des risques de la fumée secondaire en permettant aux entreprises d'avoir des fumoirs réservés aux employés.

Au contraire, le Conseil des chaînes de restaurants du Québec (CCRQ) juge que les fumoirs sont essentiels et a même réclamé du ministre qu'il fasse un pas en arrière en autorisant que des salons destinés aux clients soient aménagés dans les bars et les restaurants par souci d'«équité» entre les fumeurs et les non-fumeurs.

Se disant l'écho de la volonté des Québécois, le CCRQ a publié hier un sondage SOM qui montre qu'une majorité de Québécois adultes (53,7 %) sont en faveur de l'installation de salons désignés fumeurs, comportant des normes de protection pour les employés et les clients. C'est le double de ceux qui refusent cette solution (25,2 %).

Prête à couper la poire en deux, la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI) a de son côté invité le ministre Couillard à faire preuve de plus de «pragmatisme» dans son projet de loi au risque «d'entraîner dans son sillon des dérapages dangereux».

Si la FCEI est d'accord avec la prohibition du tabac dans les lieux publics, elle juge que l'interdiction de fumer dans les bars ne recueille pas la même acceptation et suggère plutôt qu'il revienne aux tenanciers de trancher.

Plus conciliante, l'Association des restaurateurs du Québec (ARQ) a salué la volonté du ministre de bannir le tabac des restaurants, mais s'est farouchement opposée à l'idée que cette loi entre en vigueur dès le 1er janvier prochain. Elle a plutôt demandé à ce que cette décision soit reportée au 31 mai 2006.

L'ARQ a indiqué qu'il était essentiel que les restaurateurs puissent offrir une solution de rechange à leur clientèle en leur proposant d'aller fumer dehors alors que la température sera plus clémente. «Il ne s'agit pas d'assouplir le projet de loi ou de reporter son entrée en vigueur simplement pour gagner du temps, mais plutôt pour l'implanter de façon harmonieuse», peut-on lire dans le mémoire déposé.

L'usage du tabac est interdit dans les bars et restaurants de quatre pays — Irlande, Norvège, Nouvelle-Zélande, Bhoutan —, huit provinces et territoires — Saskatchewan, Manitoba, Ontario (projet de loi 164), Nouveau-Brunswick, Nouvelle Écosse (annoncé), Terre-Neuve, Territoires du Nord-Ouest, Nunavut — et sept États américains.

Par ailleurs, l'association MONCHOIX.CA, l'organisme voué à la défense des droits des fumeurs et qui représente 6000 fumeurs au Québec, a vertement dénoncé la décision du ministre Couillard qui a finalement refusé d'entendre son plaidoyer en commission parlementaire.

«C'est une véritable atteinte à la démocratie, a déclaré la vice- présidente, Québec de l'association, Arminda Mota. La liste des organismes invités montre de façon claire et non équivoque que ce lieu de débat démocratique, ouvert en principe à tous les citoyens et à toutes les citoyennes, sera transformé en tribune propagandiste pour des organisations financés par le Gouvernement du Québec et reconnues pour leur militantisme antifumeurs».