Un médecin au bout d’un chemin de 150 kilomètres

Le village de Baie-Sainte-Catherine, situé à l’extrémité est de Charlevoix. Sur la photo, on aperçoit le traversier reliant la municipalité à Tadoussac.
Olivier Zuida Le Devoir Le village de Baie-Sainte-Catherine, situé à l’extrémité est de Charlevoix. Sur la photo, on aperçoit le traversier reliant la municipalité à Tadoussac.

À Baie-Sainte-Catherine, une municipalité de 184 habitants située là où la rivière Saguenay se jette dans le Saint-Laurent, chaque personne a accès à un médecin de famille… à condition de parcourir 150 kilomètres. Une situation décriée depuis des années dans ce village vieillissant où près de la moitié des résidents ont plus de 65 ans.

« On se sent abandonnés », soupire le maire Donald Kenny au bout du fil. Depuis cinq ans, il travaille à attirer un médecin à l’extrémité est de Charlevoix, une région qui se dépeuple et où l’accès aux soins de santé se trouve, comme dans bien d’autres coins du Québec, au bout d’une longue route.

« J’ai 77 ans, souligne le maire. Moi le premier, je dois me déplacer à La Malbaie pour voir mon médecin : c’est un parcours d’au moins une heure et demie aller-retour. »

À Baie-Sainte-Catherine, 80 personnes ont plus de 65 ans, un nombre qui comprend 20 octogénaires, selon les données du plus récent recensement de Statistique Canada. La plupart n’ont pas de voiture ni la capacité de conduire, indique Donald Kenny. « Ces gens âgés n’osent plus sortir de chez eux, ajoute-t-il, parce qu’au moindre bobo, c’est le 911 et l’ambulance. »

Il voit d’ailleurs passer l’ambulance « de deux à trois fois par semaine dans le village ». « Les aînés, nous savons ce que c’est : ils sont plus susceptibles de faire des crises d’angoisse. Si nous avions un médecin ou une superinfirmière qui venait les visiter deux fois par mois, ça permettrait de calmer leur anxiété et ça permettrait à l’État d’économiser de l’argent. »

L’absence de médecins de proximité provoque une série de conséquences pour la région. Céline Huot, une ancienne infirmière maintenant résidente de Baie-Sainte-Catherine, a vu la condition de patients se dégrader par manque de soins ou en l’absence d’un diagnostic précoce. Elle note aussi les incongruités du système de santé débordé. « On a beau avoir un médecin de famille, mais s’il n’a pas de disponibilités, nous ne sommes pas plus avancés », déplore-t-elle. Les rendez-vous se remplissent si rapidement, constate-t-elle, que plusieurs Baie-Catherinois se résolvent à engorger les urgences de La Malbaie pour avoir accès à un médecin.

À la connaissance du maire, la situation n’a pas mené à des conséquences funestes. Toutefois, si une crise cardiaque devait foudroyer un résident du village, le pire pourrait survenir, selon Donald Kenny. « Je ne suis pas prophète, mais le temps que l’ambulance vienne de Clermont ou de La Malbaie… Elle aussi, elle a 150 km à faire pour nous amener à l’urgence ! »

La municipalité dispose certes d’un défibrillateur « gardé dans un endroit bien précis », et certains résidents ont reçu une formation pour l’utiliser correctement, ajoute le maire. « Par contre, dit-il, nous ne sommes pas médecins non plus. Nous ne ferons pas de miracle avec ça. »

La grande séduction

Le décès du Dr Éric Gagné, survenu en 2020 après trois années de lutte contre le cancer, a laissé toute la région orpheline de médecin de proximité. Sa clinique, établie depuis une trentaine d’années à Saint-Siméon, permettait de servir, à raison d’une ou deux journées par mois, la population de Baie-Sainte-Catherine et de Sagard, un bassin regroupant environ 1000 habitants.

Depuis le départ du Dr Gagné, les élus locaux ont fait des pieds et des mains pour ramener un médecin dans leur région, allant jusqu’à recueillir une somme importante, dans le cadre d’une campagne de financement, pour acheter la clinique de Saint-Siméon laissée vacante et l’offrir à un praticien voulant s’établir dans le coin. « Juste chez nous, nous avons recueilli 14 000 $, indique le maire de Baie-Sainte-Catherine. Comme personne n’a manifesté d’intérêt à venir exercer ici, nous avons redonné les sous aux citoyens. »

Baie-Sainte-Catherine conserve le petit local de son CLSC inoccupé, qui accueille, pour l’instant, uniquement des prises de sang une fois par mois. « Je sais qu’un jour, un médecin va venir dans la région. Quand, par contre, c’est une autre histoire », lance le maire Kenny sans se bercer d’illusions.

« J’aurais beau rencontrer demain matin le ministre [de la Santé] Christian Dubé et lui demander un médecin, je sais très bien que ça ne changerait rien. Il manque de monde partout, et ce n’est pas le maire d’une petite municipalité de 184 habitants qui peut changer quoi que ce soit à ça. Imaginez ce que les fonctionnaires se disent, à l’autre bout de la ligne, quand ils raccrochent après m’avoir parlé », ironise-t-il.

La députée locale, Kariane Bourassa, se dit sensible à la situation des Baie-Catherinois. Elle doit rencontrer Donald Kenny le 25 janvier pour discuter de ce dossier.

Une médecin intéressée

La situation pourrait toutefois s’améliorer en 2023. Le maire de Saint-Siméon, Sylvain Tremblay, discute avec une médecin originaire du Saguenay qui est « habituée à la ruralité » et qui, après avoir oeuvré dans les favelas brésiliennes, a manifesté son intérêt à s’établir dans le village.

La municipalité est prête à dérouler le tapis rouge pour l’attirer. « Si elle a besoin d’un logement et qu’elle a de la difficulté à le trouver, nous allons nous retrousser les manches pour le lui procurer. Si elle a besoin d’une nouvelle clinique, la propriétaire de la pharmacie se dit même prête à la construire », explique le maire Tremblay.

Le maire demeure toutefois prudent, disant craindre la « poutine administrative » et ses écueils. « Je fais bien attention, j’avance à petits pas, note Sylvain Tremblay. Par contre, j’ai bon espoir qu’en 2023, nous pourrions voir ça. Nous avons un local, une personne intéressée à venir dès cette année et une population qui a des besoins. »

Pour s’assurer de dégager tous les obstacles bureaucratiques susceptibles d’entraver la venue de la médecin à Saint-Siméon, le maire a l’intention de réunir autour d’une même table, dès janvier, tous les acteurs concernés. « J’avais jeté l’éponge et perdu espoir d’attirer un médecin ici, dit-il. Cette fois-ci, par contre, j’ai l’impression que ça pourrait être la bonne. »

Il émet toutefois un bémol : les villages comme le sien, qui perdent leurs services un à un et qui doivent survivre avec des moyens limités et beaucoup d’ingéniosité, ne devraient pas avoir à jouer la grande séduction pour assurer des soins à leur population. « Ce n’est pas aux municipalités de faire ça », conclut-il.

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