40 ans d’avancées scientifiques dans la lutte contre le SIDA

Au mois d’août, des membres de la communauté LGBTQ+ assistaient à une veillée aux chandelles pour se souvenir de ceux qui ont perdu la vie à cause du VIH ou du sida, et pour se souvenir de ceux qui souffrent ou qui sont persécutés, à la fin du festival annuel de la fierté de Manchester.
Photo: Oli Scarff Archives Agence France-Presse Au mois d’août, des membres de la communauté LGBTQ+ assistaient à une veillée aux chandelles pour se souvenir de ceux qui ont perdu la vie à cause du VIH ou du sida, et pour se souvenir de ceux qui souffrent ou qui sont persécutés, à la fin du festival annuel de la fierté de Manchester.

Quarante ans après le signalement des tout premiers cas, le sida fauche de moins en moins de vies. Grâce à la trithérapie, les personnes infectées ne sont plus contagieuses et la plupart d’entre elles mènent une vie normale. Des virus demeurent toutefois cachés dans leurs organes, ce qui empêche leur guérison complète. Les recherches menées depuis 40 ans ont permis de mieux comprendre le comportement complexe du VIH, mais il reste à trouver les stratégies qui permettront de l’éradiquer de l’organisme et de prévenir les infections. Un défi de taille auquel travaille avec acharnement la communauté scientifique d’ici.

« Vivre avec le VIH, ce n’est pas avoir le sida », martèle la clinicienne chercheuse Madeleine Durand, du CHUM. « Le VIH est un virus qui infecte l’humain. Dès qu’on le diagnostique, on peut commencer un traitement qui rendra la charge virale indétectable. Et quand on ne détecte plus de virus dans le sang de la personne, celle-ci n’est pas contagieuse, elle ne transmet pas l’infection. »

Par contre, « si la personne infectée n’est pas traitée, le VIH va tranquillement, pendant sept à dix ans, gruger son système immunitaire jusqu’à ce qu’il devienne tellement faible qu’il ne sera plus capable de défendre l’organisme contre des infections, qu’on dit opportunistes parce qu’elles n’affectent pas normalement les gens en bonne santé. Avant l’avènement des traitements, les gens développaient des infections opportunistes qui caractérisent le sida, et le décès survenait en moyenne dans les six mois qui suivaient. C’était catastrophique jusqu’au début 1990 », rappelle la spécialiste en médecine interne.

La Dre Durand insiste sur cette importante distinction, car la stigmatisation envers les personnes infectées par le VIH sévit encore beaucoup et mine la vie et la santé de ces individus. Plusieurs personnes vivant avec le VIH lui disent : « Mon virus, il n’y a rien là. Mais ce que les autres pensent de mon virus, c’est ça qui me fait souffrir. »

Au Canada, les infections par le VIH sont en croissance chez les membres des Premières Nations et les femmes, qui font l’objet de stigmatisation plus intense que les hommes, souligne-t-elle.

Même si la trithérapie a radicalement amélioré les perspectives de vie des personnes infectées par le VIH, plusieurs d’entre elles vont connaître un vieillissement prématuré, notamment celles qui ont amorcé des traitements longtemps après avoir été infectées. « Les gens qui ont eu un dépistage précoce et qui ont tout de suite commencé leur traitement vont très bien, ils ne démontrent aucun signe de vieillissement prématuré, parce que le virus n’a pas eu le temps d’affaiblir leur système immunitaire vraiment », explique-t-elle.

La Dre Durand dirige la Cohorte canadienne VIH et vieillissement, qui comprend 850 personnes âgées d’au moins 40 ans vivant avec le VIH et 250 personnes non infectées afin de comparer leur vieillissement et de mettre en évidence les facteurs qui accélèrent celui des individus infectés par le VIH.

Une des hypothèses avancées pour expliquer ce vieillissement prématuré est la « stimulation antigénique chronique ». Même si le VIH est indétectable dans le sang des personnes traitées, on sait qu’il y a encore des virus cachés dans leurs organes. On suppose que des protéines virales provenant de ces virus se retrouvent en circulation dans le sang et provoquent une activation constante à bas bruit du système immunitaire, qui se traduit par une inflammation soutenue, laquelle use l’organisme et pourrait accélérer le vieillissement cardiovasculaire et neurologique, explique-t-elle.

Andrés Finzi, spécialiste des rétrovirus au Centre de recherche (CR) du CHUM, s’applique à doser les fragments de protéines virales dans le sang des patients de la Dre Durand. Les dosages sont ensuite mis en corrélation avec les images des artères coronaires de ces mêmes patients afin de déterminer si les individus ayant davantage de fragments viraux dans leur sang présentent des signes d’athérosclérose précoces.

La présence dans le sang de particules bactériennes provenant du microbiome intestinal pourrait aussi contribuer à une inflammation continue susceptible d’endommager l’organisme. « Dans les premières semaines d’une infection au VIH, il a été démontré que les globules blancs postés le long de la barrière intestinale pour empêcher les bactéries de l’intestin de se propager dans le sang sont décimés. Et même après des années d’antirétroviraux, ce contingent de globules blancs n’arrive pas à se reconstituer tel qu’il était avant l’infection », précise-t-elle.

Nicolas Chomont, spécialiste en virologie au CR du CHUM, s’intéresse à ces réservoirs viraux que la trithérapie ne parvient pas à éliminer et qui persistent dans l’organisme. « Grâce à la générosité de personnes qui vivaient avec le VIH depuis longtemps et qui avaient accepté de donner leur corps à la recherche après leur mort », le chercheur a pu effectuer « une cartographie quasi complète des réservoirs ». Ainsi, après l’autopsie de ces personnes, il a pu récupérer tous leurs organes, du cerveau à la rate, en passant par le foie, les ganglions, les testicules et plusieurs portions de l’intestin.

« Ce qu’on a vu avec les deux premiers patients n’est pas une très bonne nouvelle, car on a trouvé du virus partout avec des concentrations plus ou moins élevées : on en a vu un peu moins dans le cerveau et les testicules par rapport aux organes du système immunitaire, tels que la rate et les ganglions lymphatiques, et l’intestin où il y en avait beaucoup plus », dit-il.

« Mais la bonne nouvelle est que les cellules infectées de ces tissus qui abritent le virus ne restent pas tapies dans leur organe, elles ont tendance à voyager à travers le corps. Et si elles voyagent, cela veut dire qu’elles ont une certaine vulnérabilité, parce qu’elles sont alors exposées aux défenses immunitaires de l’organisme », poursuit-il.

Mais chez la majorité des personnes sous trithérapie, le système immunitaire n’arrive pas à cibler ces cellules et à les éliminer, car « il est affaibli et parce qu’il y a longtemps qu’il n’a pas rencontré de VIH — en raison de la trithérapie — et qu’il ne sait plus trop à quoi il ressemble ». Il faut donc le rééduquer et le renforcer.

Autre défi à surmonter : les virus qui se trouvent cachés dans ces tissus sont souvent endormis ; on dit qu’ils sont latents. Et comme les cellules qui contiennent des virus latents ressemblent à n’importe quelles autres cellules non infectées, le système immunitaire ne les voit pas, et ne peut donc pas les éliminer.

L’immunothérapie contre le cancer est une stratégie qui est actuellement expérimentée par l’équipe de M. Chomont, car cette dernière a le double avantage de réveiller les virus et de renforcer la réponse du système immunitaire.

Andrés Finzi essaie aussi de développer une stratégie pour abattre les cellules infectées qui se sont réfugiées dans les réservoirs. Pour que le système immunitaire ne reconnaisse pas les cellules qu’il a infectées, le VIH les couvre en quelque sorte d’une « cape d’invisibilité à la Harry Potter », explique-t-il. M. Finzi a donc conçu un outil moléculaire qui ouvre cette cape et permet ainsi aux anticorps de reconnaître la cellule infectée et de la neutraliser afin qu’elle soit finalement tuée.

« Aux patients qui nous demandent où on en est dans le développement d’une guérison pour le VIH, on ne peut pas leur dire autre chose que : on avance. Et c’est vrai qu’on avance. Autant il y a 13 ans, personne ne pensait qu’on pourrait éradiquer le VIH, aujourd’hui, il y a une dizaine de personnes dans le monde dont on considère qu’ils n’ont plus de virus dans leur corps, alors qu’ils en ont eu pendant des années. Ça prouve que ça existe ! » lance M. Chomont, qui espère repérer au Québec un de ces « contrôleurs élites exceptionnels » qui ont réussi à se débarrasser naturellement de tous les virus qui les infectaient, et qui n’ont désormais plus besoin de traitement.

Selon ONUSIDA, 38,4 millions de personnes vivaient avec le VIH à travers le monde en 2021, mais seulement 28,7 millions avaient accès à la trithérapie. Des chiffres qui motivent les scientifiques à poursuivre leur recherche.

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