Les médecins de famille croulent sous la paperasse

« La médecine qu’on fait en ce moment dans le réseau de la santé, c’est de la médecine fast-food. » Il est pratiquement 18 h et le Dr Michel Tran vient de terminer ses consultations à la clinique District médical, à Montréal. Depuis 8 h, il a vu 59 patients, soit presque six par heure. Et sa journée de travail n’est pas terminée : il doit gérer de la paperasse en soirée.

« J’ai 325 documents que je n’ai pas encore regardés », dit le médecin de famille de 31 ans assis devant son écran d’ordinateur, l’air visiblement fatigué.

Résultats de laboratoire et d’imagerie, formulaires d’assureurs, documents de la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ), rapports d’expertise de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), communications avec d’autres professionnels de la santé : sa « pile électronique » gonfle sans cesse. Il pare au plus pressé.

Le Devoir a passé quatre heures dans le cabinet du Dr Tran le 16 novembre dernier. Un après-midi étourdissant lors duquel beaucoup de patients en arrêt de travail — qu’il voit régulièrement — ont défilé : une préposée aux bénéficiaires victime d’une agression physique au travail ; un demandeur d’asile blessé au poignet ; une opératrice de production en attente d’injections de cortisone…

À l’origine, 45 consultations étaient à l’horaire. Plus d’une dizaine se sont finalement ajoutées. « Je ne veux pas refuser de patients », dit le Dr Tran.

Lors de notre passage, le médecin est demeuré courtois et calme ; deux patientes ont chanté ses louanges dans la salle d’attente. Mais il tapait ses notes médicales à un rythme effréné. Et l’imprimante crachait sans cesse des ordonnances et des formulaires, dont des comptes rendus pour la CNESST.

« J’ai toujours la sensation que je suis dans le rush, affirme le jeune médecin. Je suis sûr que les patients le ressentent indirectement. »

Le Dr Tran compte environ 1000 patients inscrits, mais il en suit environ 500 autres en arrêt de travail, envoyés par des urgences d’hôpitaux et des cliniques sans rendez-vous où ils se sont présentés pour obtenir un papier médical.

« La plupart des patients que j’ai vus aujourd’hui [le 16 novembre], ils auraient pu être vus par un autre professionnel, estime-t-il. Le physiothérapeute et l’ergothérapeute, ensemble, devraient être capables de gérer la majorité des causes musculosquelettiques. »

Mais voilà, la CNESST exige la signature d’un médecin pour les diagnostics, pour les suivis de travailleurs ayant des lésions professionnelles, ainsi que pour la détermination d’une date de guérison ou de stabilisation de la maladie ou de la blessure. L’organisme n’autorise pas les infirmières praticiennes spécialisées (IPS), les physiothérapeutes ou les ergothérapeutes à assumer ce rôle.

Depuis près de deux ans, les IPS peuvent pourtant remplir et signer les formulaires de la SAAQ dans le cas d’indemnisation et de suivi de santé de conducteurs.

Au ministère de la Santé et des Services sociaux, on indique que la CNESST travaille à la modification d’un règlement qui permettra aux IPS de « compiler et signer » les formulaires d’ici « quelques mois ». « Cette première version ne prévoit pas l’intégration d’autres professionnels », précise toutefois la CNESST dans un courriel.

J’ai toujours la sensation que je suis dans le rush. Je suis sûr que les patients le ressentent indirectement.

 

La présidente de l’Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec, Manon Dufresne, croit que ses membres devraient être davantage mis à contribution pour désengorger le système de santé. Selon elle, il y a « dédoublement » des tâches.

Les physiothérapeutes remplissent déjà des formulaires de la CNESST lorsqu’ils traitent des patients en arrêt de travail. « Ces informations sont transmises à la fois à la CNESST et au médecin, qui lui va prendre l’information et la “reproduire”, si on peut dire ça comme ça, explique Manon Dufresne. Bien entendu, le médecin va se fier à ce que le professionnel de la physiothérapie lui dit, parce que c’est lui qui voit et qui connaît tout l’aspect biomécanique et environnement de travail. »

Manon Dufresne souhaite que le Québec s’inspire du Royaume-Uni à ce chapitre. Depuis juillet, les physiothérapeutes, infirmières, ergothérapeutes et pharmaciens peuvent y faire des rapports officiels d’arrêt de travail lorsqu’un employé doit s’absenter du boulot plus de sept jours.

Trop de tâches administratives

Les médecins de famille se plaignent depuis longtemps de la lourdeur de leurs tâches administratives. Celles-ci occupent de 20 à 25 % de leur temps, selon la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

« On ne passera jamais à 0, dit son président, le Dr Marc-André Amyot. Mais à 9000 docteurs, si je récupère deux heures par semaine de travail administratif, imaginez le nombre d’heures cliniques par semaine que ça donne et la plus-value que ça apporte en matière d’accessibilité et d’offre de services. »

Le Dr Félix Le Phat-Ho, qui pratique notamment au GMF-R Le Trait d’union, à Delson, en Montérégie, se réserve un lundi toutes les deux semaines pour réaliser ses tâches administratives, qui l’occupent aussi en soirée. Lors de son entrevue avec Le Devoir, une pile de documents d’une hauteur d’au moins 15 centimètres trônait sur son bureau. « C’est surtout des formulaires d’assureurs », dit le médecin de famille en feuilletant les documents.

Le Dr Le Phat-Ho juge inutile que des compagnies d’assurances exigent un billet du médecin pour le remboursement de soins de première ligne, comme la psychothérapie, la physiothérapie ou la massothérapie. « Ça ralentit beaucoup les services pour le patient », déplore-t-il.

Selon lui, les assureurs devraient recourir à un formulaire électronique « unique et standardisé » pouvant être envoyé « aisément » par Internet. Les médecins perdraient moins de temps à les remplir et à les faxer. « Certains ont des documents de dizaines de pages ; d’autres, c’est une page ou deux », indique-t-il.

L’Association canadienne des compagnies d’assurances de personnes (ACCAP) a créé des formulaires « normalisés » pour ses membres. Elle a déjà discuté du sujet avec la FMOQ. « Mais je ne peux pas vous dire que tout le monde va toujours utiliser le même formulaire, parce que ça va bien au-delà de l’assureur », indique la présidente de l’ACCAP-Québec, Lyne Duhaime. Cela dépend aussi, précise-t-elle, « du preneur de régime, l’employeur », qui peut souhaiter personnaliser son formulaire.

Selon Lyne Duhaime, de moins en moins de régimes d’assurance exigent une ordonnance de la part d’un médecin pour l’obtention de services de santé offerts par d’autres professionnels. « Il y a vraiment une tendance à rendre le processus le plus fluide possible, chez les assureurs publics et les assureurs privés », assure-t-elle.

Elle précise toutefois qu’un employeur peut décider de demander, par exemple, une ordonnance médicale après trois séances de physiothérapie. « Cette paperasse, quand elle existe, c’est pour s’assurer de la validité de la réclamation et pour contenir les coûts, explique Lyne Duhaime. Si on arrive à la conclusion que le coût/bénéfice n’en vaut pas la peine, on va éliminer ces pratiques-là. »

Il n’y a pas que le privé qui doit être sensibilisé à ces questions, selon le Dr Amyot. Le gouvernement québécois aussi. « Ça peut paraître paradoxal, mais là où on a une petite difficulté, c’est avec les [établissements de santé des] CISSS, explique-t-il. Eux n’utilisent pas le formulaire [normalisé] ; ils utilisent un formulaire maison. On aura des interventions à faire auprès du ministère [de la Santé]. »

Le Dr Tran, lui, espère que le fardeau administratif s’allégera bientôt : il veut pratiquer « la médecine » pour laquelle il a été formé.

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