Bris et ruptures de services dans les centres de crise

Certains organismes ont commencé à fermer des lits et à suspendre leurs services, ce qui risque de pousser encore plus de gens en crise vers les urgences.
Photo: Shani Miller Getty Images Certains organismes ont commencé à fermer des lits et à suspendre leurs services, ce qui risque de pousser encore plus de gens en crise vers les urgences.

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Si vous pensez au suicide ou vous inquiétez pour un proche, des intervenants sont disponibles en tout temps au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), par texto (535353) ou par clavardage (www.suicide.ca).

La pénurie de main-d’oeuvre fait des ravages dans les centres de crise qui interviennent auprès des personnes les plus à risque sur le plan de la santé mentale. Faute de personnel, certains organismes ont commencé à fermer des lits et à suspendre leurs services, ce qui risque de pousser encore plus de gens en crise vers les urgences.

« Ça fait 21 ans que je fais ça, et c’est la première fois que je vis une situation aussi périlleuse », explique la directrice du centre de crise lavallois L’îlot, Sylvie Picard.

L’îlot est l’endroit vers lequel on dirige les personnes suicidaires de la région de Laval. Ses portes sont ouvertes 24 heures par jour, sept jours par semaine. Des lits temporaires sont disponibles pour les cas les plus lourds. L’organisme intervient aussi auprès des personnes susceptibles de commettre un homicide.

Or, depuis l’an dernier, L’îlot a dû composer avec le départ de 24 intervenants, sur une équipe d’une cinquantaine de personnes. Et Mme Picard vient d’apprendre qu’elle n’a plus d’intervenant pour évaluer les nouveaux cas. Si la situation ne s’améliore pas, elle devra aussi fermer trois de ses six lits. « On pensait avoir un répit après la pandémie, mais non, c’est pire que pire. »

Les Lavallois en crise devront donc attendre davantage avant d’accéder à certains services d’aide et risquent d’aboutir aux urgences, se désole-t-elle. « Il y a des temps d’attente qu’on n’avait jamais dans le passé. »

Ironie du sort, les centres de crise ont justement été créés il y a 30 ans afin de désengorger les urgences, explique Hugues Laforce, porte-parole du Regroupement des services d’intervention de crise du Québec (RESICQ). « La particularité des centres de crise, c’est que c’est un service essentiel », dit-il.

Ils sont d’ailleurs financés par les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS). « On prend les demandes d’aide de tout le monde : de la population directement, des policiers, des hôpitaux (urgences, services de consultation externe et psychiatrie)… On prend aussi les demandes des CISSS et des CIUSSS [centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux]. […] On intervient aussi de plus en plus auprès des services d’aide aux étudiants des universités. »

Pour l’instant, la plupart des centres de crise s’en sont tenus à des bris de services. Mais le centre de crise La bouffée d’air, à Rivière-du-Loup, a récemment été forcé de franchir une autre étape : il a interrompu ses services d’hébergement.

Ses portes viennent de rouvrir partiellement, après un mois de pause. « On travaille très fort pour remédier à la situation parce qu’on a des pressions de la part de notre CISSS. Comme centre de crise, on est vraiment incontournable pour le réseau », a raconté au Devoir sa directrice, Hélène Chabot.

On pensait avoir un répit après la pandémie, mais non, c'est pire que pire

 

Le paradoxe dans cette histoire, c’est que les centres de crise perdent une bonne partie de leurs employés au profit… des CISSS et des CIUSSS. « On est des concurrents du réseau public sur le marché de l’emploi, concède le vice-président du RESICQ, M. Laforce. Mais on ne se bat pas à armes égales. »

Non seulement les salaires sont plus avantageux dans le réseau de la santé, mais les quarts de travail de nuit et de fin de semaine s’y font plus rares. Le problème « n’est pas nouveau », dit-il, mais il a pris de l’ampleur depuis 2020. Surtout depuis que le réseau public a assoupli ses critères d’embauche, en permettant notamment l’emploi de bacheliers en psychologie et autres disciplines liées même s’ils n’appartiennent à aucun ordre professionnel.

« Ces gens-là, avant, ils venaient chez nous parce qu’ils ne pouvaient pas trouver de débouchés dans le réseau public », note M. Laforce.

Non seulement « il embauche notre personnel », renchérit Mme Picard, mais il va aussi piger dans le même bassin de main-d’oeuvre. Or, contrairement au réseau public, les organismes comme le sien ne peuvent pas offrir le télétravail, qui est réclamé par bien des recrues potentielles, mentionne-t-elle. « Parce que l’intervention de crise, c’est à très court terme pour éviter le passage à l’acte. Il faut que le lien thérapeutique soit presque immédiat, et au téléphone ou sur Zoom, ça ne marche pas. »

Primes et renforts

Pour recruter du personnel et rouvrir ses portes, La bouffée d’air a offert une prime de 5 $ aux employés qui travaillent la nuit, ce qui a fait passer leur salaire horaire de 21 $ à 26 $. Le CISSS, de son côté, lui a prêté deux intervenantes pour combler tous les quarts de travail.

Mais Mme Chabot souligne que son organisme demeure « très fragile ». « On a un poste de jour qui n’est pas encore pourvu et on n’a pas de liste de rappel. Il y a plein de gens qui n’ont pas fini de prendre leurs vacances, et je peux pas leur en donner. On ne peut pas être malades. »

Le problème est généralisé dans le réseau. Le Centre de crise de Québec a dû fermer neuf lits et prévoit bientôt limiter les services d’intervention et de suivi dans la communauté. Dans Lanaudière, les services de crise de la région se préparent à remplacer deux points de service (à Rawdon et Repentigny) par un seul.

À Montréal, le centre de crise Tracom, dans l’ouest de la ville, s’en tire un peu mieux. Mais il doit composer avec une forte proportion d’employés peu expérimentés qui ont besoin de formation. Un peu plus à l’est, le centre de crise Le transit a dû fermer son service d’hébergement pendant trois jours à deux reprises. Dans les Laurentides, le centre de crise Soleil levant a déjà dû interrompre son service de suivi posthébergement et prévoit qu’il y aura de nouveaux bris de services pendant les Fêtes.

Et ainsi de suite.

 

Québec est déjà au fait de la situation, indique M. Laforce. Le RESICQ a remis au début du mois au ministère de la Santé un résumé des bris et des ruptures de services survenus dans 7 de ses 21 centres.

L’organisme, qui comptabilise les données sur l’ensemble du réseau, espère que l’aide ne tardera pas trop. « C’était écrit dans le ciel que ça allait arriver. Ça fait déjà un moment qu’on sensibilise le gouvernement à ça. Il a une bonne écoute, mais là, il va falloir passer à une autre étape. »

Si vous pensez au suicide ou si vous vous inquiétez pour un proche, des intervenants sont disponibles en tout temps au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), par texto (535353) ou par clavardage (www.suicide.ca).



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