Sciences sociales: dans le sillon des catastrophes

Jean-François Venne
Collaboration spéciale
Danielle Maltais, professeure à l’Unité d’enseignement en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi et directrice de la Chaire de recherche institutionnelle Événements traumatiques, santé mentale et résilience
Photo: UQAC Danielle Maltais, professeure à l’Unité d’enseignement en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi et directrice de la Chaire de recherche institutionnelle Événements traumatiques, santé mentale et résilience

Ce texte fait partie du cahier spécial Les prix de l'Acfas

Danielle Maltais était professeure en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi en 1996 lorsque le déluge du Saguenay a frappé la région. Cette catastrophe l’a propulsée vers un sujet de recherche qui a marqué toute sa carrière.

Dans le cadre de son doctorat, la lauréate du prix Acfas Thérèse Gouin-Décarie pour les sciences sociales avait notamment travaillé sur les liens entre l’environnement des aînés et leur santé psychologique. Elle a alors pu mesurer toute l’importance des milieux de vie pour les individus.

« Lors des inondations, je voyais des habitations s’écrouler et je savais que les gens seraient très affectés », confie-t-elle. La catastrophe a détruit près de 500 résidences et forcé le déplacement de 16 000 personnes, en plus de causer 10 décès. Danielle Maltais et son équipe ont interrogé une quarantaine de sinistrés qui avaient perdu leur demeure. Une bonne partie d’entre eux souffraient de divers maux psychologiques et physiques, comme l’anxiété, la dépression et des maladies cardiaques.

Danielle Maltais poursuit par la suite son exploration des effets de la catastrophe. Elle comparera par exemple des sinistrés et des non-sinistrés deux ans après le déluge du Saguenay, pour constater encore une fois des différences significatives entre les deux groupes sur le plan de la santé physique et mentale. Même huit ans plus tard, une nouvelle recherche montrera que ces difficultés perdurent chez bon nombre de gens.

 

Le Québec n’est pas à l’abri

Elle a également tourné son attention vers le glissement de terrain de Saint-Jean-Vianney, du 4 mai 1971, qui a causé la mort de 31 personnes et détruit 42 maisons. « Même après 28 ans, la cinquantaine de survivants que nous avons rencontrés gardait un souvenir très vif de ces événements traumatiques, et certains présentaient des séquelles psychologiques importantes », souligne Danielle Maltais.

Malgré son intérêt manifeste, son champ d’études ne convainc pas toujours tout le monde. La chercheuse raconte qu’une de ses demandes de subvention avait essuyé un refus en 1997 parce que « de grandes catastrophes, ça n’arrive pas au Québec ». Moins d’un an plus tard, la moitié des Québécois se retrouvent plongés dans le noir par la crise du verglas. Plusieurs manquent de chauffage en plein mois de janvier.

Soudainement, l’intérêt pour son domaine d’études augmente, comme par magie. Danielle Maltais en profitera pour tourner son regard vers l’effet de la crise du verglas sur les intervenants rémunérés et bénévoles de la Montérégie qui ont participé aux mesures d’urgence. Elle constate notamment que plusieurs éprouvent de la difficulté à se réadapter à leur routine quotidienne après avoir vécu un épisode aussi hors de l’ordinaire.

Quelques années plus tard, dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013, un train dont les wagons sont remplis de pétrole brut léger déraille et provoque une gigantesque explosion, suivi d’un incendie majeur, à Lac-Mégantic. Un exemple de plus que le Québec n’est pas à l’abri des catastrophes, naturelles ou non. Une quarantaine d’édifices du centre-ville sont détruits et 47 personnes perdent la vie.

Dans les années suivantes, Danielle Maltais a collaboré avec la Santé publique pour évaluer les effets de ce triste événement sur la population, avant d’amorcer son propre projet de recherche trois ans après les faits. « Après avoir identifié les conséquences des catastrophes et les facteurs de risque et de protection de la santé mentale dans mes recherches précédentes, je me suis intéressée à la résilience dans le cas de Lac-Mégantic », précise-t-elle.

Marqués pour longtemps

Après plus de 26 ans à observer les impacts des catastrophes sur la santé physique et mentale des gens, Danielle Maltais peut tirer certaines conclusions. Elle constate notamment que les sinistrés recommencent éventuellement à fonctionner, mais n’oublient jamais qu’ils ont été sinistrés. Plus ils étaient attachés à leur environnement, plus ils peinent à s’adapter à un nouveau milieu de vie. Une récente étude lui a par ailleurs permis d’identifier les éléments de stress auxquels font face ces individus, et dont plusieurs ne s’arrêtent pas au lendemain d’une tragédie.

En effet, dans bien des cas, les gens ne savent pas quand ils pourront rentrer chez eux ou, si c’est impossible, où ils iront habiter. Dans l’intervalle, ils bougent beaucoup alors qu’ils auraient besoin de stabilité. Ils ignorent s’ils obtiendront de l’aide des gouvernements. Certains ont parfois perdu aussi leur emploi ou voient leur endettement augmenter, etc. Tout cela provoque le développement d’anxiété et de symptômes de stress post-traumatique ou de dépression.

« On ne guérit pas rapidement de tels traumatismes, conclut la chercheuse. Des effets se font sentir à court, moyen et long termes. »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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