Un bébé de Manawan décédé en raison de soins d’urgence reçus « trop tardivement »

En raison de son état « précaire », le bébé, qui était atteint d’une méningite bactérienne, avait été transféré au CHU Sainte-Justine.
Valérian Mazataud Le Devoir En raison de son état « précaire », le bébé, qui était atteint d’une méningite bactérienne, avait été transféré au CHU Sainte-Justine.

Il est « fort probable » que le décès d’un bébé de sept mois originaire de Manawan au CHU Sainte-Justine en avril dernier aurait pu être évité si ce bébé n’avait pas reçu des soins d’urgence « trop tardivement », constate la coroner Géhane Kamel dans un rapport d’enquête dévoilé mardi.

Dans un document de cinq pages, la coroner analyse en détail les circonstances ayant mené, le 4 avril dernier, à la mort de Niteïyah Chilton, qui a ébranlé la communauté atikamekw. Une enquête avait rapidement été ouverte par le Bureau du coroner.

Trois jours avant le décès du poupon, ses parents avaient communiqué avec l’infirmière du dispensaire de Manawan, dans la région de Lanaudière, parce que celui-ci présentait des symptômes d’allure grippale. « On aurait dès lors suggéré de lui administrer de l’acétaminophène, mais aucune visite n’aurait été faite auprès de l’enfant », indique le rapport.

Le lendemain, le 2 avril, le bébé présente des convulsions fébriles et éprouve de la difficulté à respirer. Les parents, « extrêmement inquiets », réclament alors un transport vers l’hôpital. L’infirmière de Manawan leur demande plutôt d’amener le poupon au dispensaire, « ce qu’ils font ».

L’infirmière fait finalement appel aux équipes d’ambulanciers de Manawan à 20 h 59, mais elle ne reçoit aucun appel de leur part, celles-ci étant « en débordement ». Deux minutes plus tard, des ambulanciers de Saint-Michel-des-Saints, un village de 2500 âmes de la MRC de Matawinie, sont contactés. Une équipe du secteur se met en route près de six minutes plus tard, « malgré la priorité 1 ».

Il faudra une heure et 48 minutes aux ambulanciers pour arriver au dispensaire. Ceux-ci partent avec l’enfant en direction de Joliette 33 minutes plus tard. Le bébé arrive ainsi à l’hôpital de Joliette le 3 avril à 2 h 30 du matin, « soit 5 heures et 30 minutes après l’appel initial au 911 », détaille Géhane Kamel.

En raison de l’état « précaire » du bébé, qui était atteint d’une méningite bactérienne, une demande est faite à 3 h 18 pour transférer celui-ci au CHU Sainte-Justine. L’établissement se trouve à environ une heure de route de l’hôpital de Joliette. Or, en raison de divers retards, le poupon arrive à l’hôpital montréalais à 5 h 32, « soit 8 heures et 30 minutes après l’appel initial » fait aux services d’urgence, constate la coroner.

« Malgré les efforts de l’équipe médicale du CHU Sainte-Justine, le pronostic neurologique est sombre. Il est convenu avec les parents de cesser les traitements actifs », note le rapport. Le décès du bébé est constaté le 4 avril à 8 h 50 par un médecin du centre hospitalier.

Trois recommandations

 

« Dans ce contexte, et compte tenu de l’évaluation médicale initiale, il m’apparaît fort probable que des délais de cette importance ont eu un impact sur la survie de l’enfant et méritent qu’on réfléchisse à des moyens pour les réduire et ainsi éviter que cela ne se reproduise », note Géhane Kamel. Elle en vient à la conclusion que l’enfant est décédée d’une méningite bactérienne « consécutivement à des soins d’urgence reçus trop tardivement ».

Afin d’éviter qu’un tel drame ne se reproduise, la coroner formule trois recommandations. Elle presse d’abord le ministère de la Santé de mettre en branle son vaste projet de transformation des services pré-hospitaliers d’urgence, auquel il affirme travailler, afin de pouvoir implanter « dans les meilleurs délais » des services d’évacuation médicale par hélicoptère pour les patients « en condition critique » qui se trouvent « dans les régions éloignées ».

Une telle recommandation avait été faite dès 2009 par le coroner Jean Brochu à la suite de la noyade à Manawan d’une enfant de deux ans, Jaylia Jacob. La communauté atikamekw a d’ailleurs entamé des discussions avec Airmedic ces derniers mois afin de se doter d’un héliport et d’offrir des services de transport médical par voie aérienne, a signalé mardi le chef Sipi Flamand en entrevue au Devoir.

Selon lui, si l’enfant de sept mois avait pu avoir accès rapidement à un hélicoptère après que ses parents eurent alerté les services d’urgence, « ça aurait pu changer la donne ».

Afin de combler le manque de main-d’oeuvre en services ambulanciers dans les régions éloignées, le ministère de l’Enseignement supérieur devrait pour sa part « évaluer la possibilité de mettre en place des cohortes collégiales d’origine autochtone en soins pré-hospitaliers », peut-on lire. Une recommandation que le dispensaire de Manawan devrait aussi mettre en application, indique la coroner.

« Actuellement, [les ambulanciers] ne sont pas capables de répondre [à la demande] étant donné qu’il y a un manque de ressources humaines », relève Sipi Flamand. La communauté atikamekw ne dispose d’ailleurs que d’une seule ambulance depuis plusieurs années.

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