Un nouveau-né infecté au VIH faute de soins précoces à la mère

Le Dr Réjean Thomas, qui travaille à la clinique L’Actuel, spécialisée dans le traitement des ITS, dit avoir observé une recrudescence des consultations de migrants.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Dr Réjean Thomas, qui travaille à la clinique L’Actuel, spécialisée dans le traitement des ITS, dit avoir observé une recrudescence des consultations de migrants.

Un rare cas de transmission du VIH à un bébé naissant vient d’être constaté au CHU Sainte-Justine, et il s’expliquerait par la prise en charge tardive d’une migrante. Le nombre croissant de femmes dans cette situation met en péril leur santé et celle de leur enfant à naître, déplorent des médecins.

Le mois dernier, ce nourrisson a dû être mis au monde par césarienne, une procédure de dernier recours visant à prévenir la transmission quand la charge virale de la mère est jugée trop élevée au moment de l’accouchement. Malgré cette intervention, le nouveau-né a contracté le virus, se désole la Dre Isabelle Boucoiran, obstétricienne-gynécologue et directrice du Centre d’infectiologie du CHU Sainte-Justine.

Le traitement antirétroviral, administré tardivement pendant la grossesse, n’a pas permis d’éviter la transmission in utero au bébé.

La Dre Boucoiran s’inquiète de voir de plus en plus de femmes migrantes séropositives aiguillées trop tard, avec des grossesses avancées. Elle craint que des raisons administratives, notamment l’intervalle entre leur arrivée et la réalisation de leur test pour le VIH par Immigration Canada, ou le temps de réception du résultat, expliquent en partie cette situation. En attente de papiers, certaines ignorent avoir droit aux soins essentiels pour éviter le même diagnostic à leur enfant.

« Certaines disent n’avoir pas reçu le résultat d’Immigration Canada quand elles arrivent chez nous, dénonce la Dre Boucoiran. Or, une femme enceinte infectée par le VIH, c’est urgent de transmettre ses résultats ! Ça peut tout changer, tant pour la mère que pour l’enfant. Là, non seulement on gratte dans nos fonds de tiroirs pour payer leurs médicaments, mais on fait des césariennes pour éviter le pire. Ce n’est pas optimal comme situation », indique-t-elle.

Un sort évitable

 

Le petit né le mois dernier au CHU Sainte-Justine fait partie des rares cas de transmission du VIH d’une mère à son enfant rapportés au Canada, qui en dénombre environ cinq par année depuis 2013.

« Cet enfant devra prendre des médicaments à vie, il n’y a pas de guérison possible. Il sera suivi et devra vivre avec ce stigmate toute sa vie. C’est très difficile d’en parler dans certaines communautés », explique la Dre Boucoiran.

Certains craignent que l’attente due au nombre élevé de demandeurs d’asile et de migrants qui se pressent à la frontière induise une prise en charge tardive de migrantes enceintes ayant le VIH. L’afflux des derniers mois prolongerait l’attente pour l’obtention du fameux document de demandeur d’asile, qui donne notamment accès à des soins de santé gratuits au Canada.

« En temps normal, ce papier est donné lors de l’entrevue d’admissibilité réalisée dans les 24 heures par l’Agence des services frontaliers du Canada. Mais actuellement, l’agence n’est pas capable de répondre à la demande et reporte cette entrevue de plusieurs mois », explique Stephan Reichhold, directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TRCI).

Entre-temps, les demandeurs d’asile ont droit à des services médicaux grâce au Programme fédéral de santé intérimaire, mais d’autres migrants n’y ont pas accès, notamment les personnes entrées de façon irrégulière au Canada, sans être passées par un agent d’immigration.

Chose certaine, plusieurs migrantes enceintes, peu importe le statut, se privent de voir un médecin par crainte de devoir payer, affirme la Dre Boucoiran. Selon la TRCI, le flot actuel de demandes pourrait aussi avoir une incidence sur l’obtention de l’examen médical d’immigration, lors duquel les demandeurs font l’objet d’un test de dépistage du VIH.

« On a régulièrement des diagnostics de VIH pendant la grossesse, et là, le risque de transmission est plus élevé », affirme la Dre Boucoiran, qui croit que toutes ces femmes devraient avoir accès aux soins de santé gratuits. « Ces futurs enfants seront des Québécois ! Là, on traite les mères avec des solutions de dépannage », dénonce-t-elle.

À l’heure actuelle, la Colombie-Britannique serait la seule province à couvrir la totalité des soins médicaux pour tous les migrants — pas seulement les demandeurs du statut de réfugié — sans statut ou en attente de statut.

À la clinique L’Actuel, spécialisée dans le traitement des infections transmissibles sexuellement (ITS), on a aussi observé une recrudescence des consultations de migrants, observe le Dr Réjean Thomas. « J’ai eu plusieurs cas de VIH récemment. On doit se battre pour obtenir des tests de charge virale. Au bout du compte, ce sont les compagnies pharmaceutiques qui acceptent de payer pour leurs traitements. Ça n’a pas de sens ! Le VIH est un problème de santé publique. Car les gens qui vont subir un dépistage et être traités ne vont pas en infecter d’autres », souligne le Dr Thomas.

Curieusement, dit-il, pour les migrants sans statut, les traitements sont gratuits pour d’autres ITS, comme la gonorrhée ou la syphilis, mais pas pour le VIH. « C’est une maladie asymptomatique, il faut vraiment faire du dépistage pour pouvoir traiter ces patients. Si on laisse cela aller, on va avoir des problèmes. »

Tant la Dre Boucoiran que le Dr Thomas estiment que ces migrants, aux trajectoires très lourdes, doivent être rapidement pris en charge. « Ils ont parfois été violentés, affirme ce dernier. J’ai eu un couple l’autre jour, arrivé à pied, dont un des membres était positif et l’autre pas. »

« Une de mes patientes a subi des violences lors de son parcours de plusieurs mois pour arriver au Canada. Un de ses enfants est décédé en route. Ces gens-là ont vraiment besoin d’une aide immédiate. Or, ils vivent une attente inacceptable », soutient la Dre Boucoiran.

Si les cas de transmission du VIH mère-enfant sont rares, l’attente entraînée par la situation actuelle aux frontières préoccupe la gynécologue. « Je suis inquiète. Si la charge virale est encore détectable en fin de grossesse, le risque de transmission au bébé est de 15 %. Si les femmes arrivent tôt dans la grossesse, le risque de transmission est presque nul. Plus tôt on commence la thérapie, mieux c’est. »

Le petit nombre de migrantes dans cette situation devrait convaincre l’État de payer tous leurs traitements, croit cette spécialiste. « On ne parle pas de milliers de femmes. On en voit une cinquantaine par an. Ça ne serait pas un coût faramineux pour protéger ces femmes et leurs enfants. »

Médecins du monde Canada est un des organismes qui offrent des services médicaux gratuits aux personnes sans statut, mais plusieurs migrants l’ignorent. « En plus de la barrière de la langue, les femmes enceintes vivent aussi un énorme sentiment de culpabilité et de honte d’avoir contracté le virus », explique une travailleuse sociale pour cet organisme.

Selon le plus récent rapport de surveillance du VIH au Canada, quelque 743 des 1639 nouveaux cas d’infection au VIH en 2020 ont été déclarés chez de nouveaux migrants lors de leur examen médical d’immigration. Pas moins de 254 cas d’exposition du bébé au VIH en cours de grossesse ont été rapportés au pays en 2020, une augmentation par rapport à la dernière décennie.

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