Appel à l’aide des chefs d’urgence aux établissements de santé

Les urgences des hôpitaux québécois ont « atteint un point de rupture », et leur congestion « entraîne un bris de sécurité pour la population ». Le Regroupement des chefs d’urgence du Québec demande aux présidents-directeurs généraux des établissements de santé de leur offrir plus de soutien en cette période de crise.

Dans une lettre envoyée aux p.-d.g. vendredi et dont Le Devoir a obtenu copie, le groupe de près de 60 médecins signale aux CIUSSS et CISSS qu’ils ont « la responsabilité de reprendre le contrôle d’une situation qui, avec la survenue prévisible d’une autre vague de COVID et le début prochain de la saison grippale, menace de s’aggraver davantage ».

Les urgences des hôpitaux québécois débordent à un point tel que le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a annoncé la semaine dernière la formation d’une cellule de crise. Le Collège des médecins du Québec a indiqué lundi en faire partie.

Selon le Regroupement des chefs d’urgence du Québec, « les fermetures persistantes et récurrentes de lits d’hospitalisation obligent les urgences à assumer de façon disproportionnée le fardeau de la surcapacité hospitalière ».

Dans la missive, le groupe de médecins déplore que de « nombreuses urgences », qui ont « même dépassé la capacité de leurs corridors », soient forcées d’« hospitaliser des patients plusieurs heures dans les cabines ambulatoires ou la salle d’attente, faute de civières, entraînant un effet boule de neige sur la congestion elle-même ».

« Les urgences sont dorénavant condamnées à sacrifier leur mission primaire, qui est de traiter en temps opportun les personnes dont la condition clinique est instable, voire potentiellement mortelle », poursuit-on.

Selon le groupe de médecins, la crise actuelle mine le moral des soignants et des gestionnaires d’urgences, qui quittent le navire en grand nombre.

Deuxième lettre aux p.-d.g.

 

Le Regroupement des chefs d’urgence du Québec demande aux p.-d.g. d’établissements de santé de les épauler. Il leur a adressé une première lettre en ce sens en juin dernier. Depuis, la situation dans les urgences s’est dégradée.

« Nous n’avons pas reçu le support de nos directions pour mieux répartir la pression entre les différentes structures du réseau, pour atténuer les conséquences sur les services d’urgences et sur la sécurité des soins aux patients », affirment les chefs d’urgence dans la lettre, envoyée en copie conforme au ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.

En entrevue au Devoir, la présidente du Regroupement, la Dre Marie-Maud Couture, assure être en mode « collaboration et non-confrontation » avec les CIUSSS et les CISSS.

« C’est pas qu’on est en grogne avec les p.-d.g., mais on a l’impression qu’il n’y a personne qui est imputable, dit-elle. Nous, on peut améliorer notre processus à l’interne dans les urgences, on peut essayer de diminuer l’achalandage en amont de l’urgence, mais le gros problème, c’est vraiment la congestion hospitalière. »

Elle rappelle que des patients qui ne requièrent plus de soins de courte durée demeurent hospitalisés, car ils sont en attente d’une place en CHSLD, en ressource intermédiaire ou en réadaptation. Au 21 octobre, 13 % des lits d’hôpitaux au Québec étaient occupés par ces usagers, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Or, ces patients empêchent des malades sur civière de monter aux étages. « Comme l’urgence est toujours ouverte, ça refoule à l’urgence », explique la Dre Couture.

La surcapacité : aux étages aussi

Le regroupement estime que les urgences n’ont pas à être les seules à se retrouver en « surcapacité »  : les unités d’hospitalisation aux étages le pourraient aussi.

« Si je suis à 150 % à l’urgence, pourquoi je ne devrais pas être à 150 % sur les étages ? demande la Dre Couture. C’est peut-être moins risqué pour le patient déjà stabilisé d’être à l’étage que pour le prochain qui n’a pas accès à une civière à l’urgence. »

La Dre Véronique Gauthier, co-cheffe du service de l’urgence à l’hôpital de Saint-Jérôme, croit aussi que les étages pourraient dépasser leur capacité hospitalière lorsque cela s’avère nécessaire. Cela permettrait, selon elle, de « répartir le risque » dans les hôpitaux.

« Quand nos salles de réanimation sont pleines, qu’on appelle les coordonnateurs et les directeurs de garde et qu’on leur dit “qu’est-ce qu’on fait ?”, la réponse est toujours “on n’a pas de place, on n’a pas de lits”, affirme-t-elle. [Lorsqu’on leur répond] “OK, mais là, nous, on n’a pas de place pour recevoir de nouveaux patients instables [à l’urgence]”, la réponse est : “on n’a pas de lit”. »

La Dre Véronique Gauthier croit que l’instauration de protocoles de surcapacité hospitalière est une solution qui pourrait avoir des effets à plus court terme, même si cela nécessite un changement de mentalité. L’urgence est encore considérée comme « la soupape de l’hôpital », et il apparaît acceptable que le chaos y règne, se désole-t-elle.

Dans sa lettre, le regroupement recommande une dizaine d’autres mesures pour améliorer la situation dans les urgences telles que : amener « les gestionnaires des autres services à être imputables des refus injustifiés et des délais inacceptables lors de demandes de transfert des patients à partir de l’urgence » ; assurer « une gestion des lits hospitaliers fluide 24 heures par jour, 7 jours sur 7 » et éviter de recourir à « la fermeture de lits d’hospitalisation et de lits de longue durée pour pallier le manque de ressources humaines ».

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, devrait dévoiler cette semaine la composition de sa cellule de crise chargée de proposer des solutions au débordement dans les urgences. Son cabinet assure que des gens du terrain en feront partie. Le Collège des médecins, qui a rencontré à deux reprises le Regroupement des chefs d’urgence du Québec en octobre, en fait partie.

Le taux d’occupation sur civière s’élevait à 121 % en moyenne dans les urgences du Québec lundi à 11 h. Ce pourcentage atteignait 133 % à Montréal, 143 % en Outaouais, 147 % dans les Laurentides et 168 % dans Lanaudière.



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