Chirurgies pédiatriques reportées, familles épuisées

Élise Cormier, la mère de Théo, un jeune garçon de 7 ans atteint de paralysie cérébrale, a dû rester à la maison avec son nouveau-né le jour de l’opération de son aîné. La famille avait été prévenue de la chirurgie la veille. Mais le lendemain, après un test de dépistage de la COVID-19 et des radiographies, le médecin a annoncé que l’intervention était finalement annulée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Élise Cormier, la mère de Théo, un jeune garçon de 7 ans atteint de paralysie cérébrale, a dû rester à la maison avec son nouveau-né le jour de l’opération de son aîné. La famille avait été prévenue de la chirurgie la veille. Mais le lendemain, après un test de dépistage de la COVID-19 et des radiographies, le médecin a annoncé que l’intervention était finalement annulée.

Théo, 7 ans, est atteint de paralysie cérébrale. Il attend depuis près de quatre ans une radicellectomie, une chirurgie qui consiste à sectionner des nerfs dans la colonne vertébrale pour réduire la spasticité et améliorer la motricité.

Le 20 octobre dernier, c’était le grand jour. Il allait enfin subir l’opération au Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine, à Montréal. À jeun, le garçon a passé un test de dépistage de la COVID-19 et des radiographies avant l’intervention prévue à 8 h. Puis, à la dernière minute, la chirurgie a été annulée.

« Le chirurgien a dit à mon copain : “Finalement, ça ne sera pas aujourd’hui, il n’y a plus de lits”, affirme sa mère, Élise Cormier, restée à la maison avec leur nouveau-né. C’est tout ce qu’on a su. »

L’espoir d’une vie meilleure pour Théo a fait place à la frustration, au découragement et à la tristesse. « Ça l’aiderait potentiellement à marcher », dit Élise Cormier. « Pourquoi on s’est rendu jusqu’à être en jaquette, faire les rayons X et le test de COVID pour finalement se rendre compte qu’il n’y avait plus de lit ? »

La famille, qui habite Chertsey, dans Lanaudière, a dû s’organiser en catastrophe pour se préparer à l’opération, dont la date a été fixée la veille de l’intervention. Théo s’est levé à 4 h 30 le matin pour être fin prêt. « Mon garçon a un trouble du spectre de l’autisme modéré, précise Élise Cormier. Il vit beaucoup d’anxiété avec les rendez-vous médicaux. Il a pleuré tout le matin [le jour de l’intervention]. C’était pas le fun. »

La vague d’infections respiratoires qui déferle chez les tout-petits se répercute dans les urgences pédiatriques de Montréal, mais aussi dans les blocs opératoires. De nombreux bébés souffrant de bronchiolite ou de pneumonie doivent être hospitalisés, ce qui nuit à la reprise des chirurgies non urgentes nécessitant un séjour hospitalier.

Au CHU Sainte-Justine, le taux d’annulation des opérations était de 6 % en moyenne entre le 1er septembre et le 15 octobre, selon des données obtenues par Le Devoir auprès de l’établissement. Un pourcentage deux fois plus élevé qu’avant la pandémie, selon le directeur des services professionnels, le Dr Marc Girard.

Le médecin explique que la moitié des interventions chirurgicales annulées l’ont été parce que le patient avait la COVID-19 ou des symptômes de virus respiratoires, comme de la fièvre. « Je ne vous cache pas que ça nous amène à faire un peu d’overbooking, dans le sens qu’on met un petit plus de patients [à l’horaire] parce qu’on sait que tous les matins, il y en aura un ou deux qui, malheureusement, vont annuler à la dernière minute », dit le Dr Girard. « Avec nos listes d’attente, on n’a pas le goût de faire attendre des gens qui pourraient obtenir une intervention et se retrouver avec une équipe médicale et des soignants qui ne pourraient pas opérer. »

Il admet que cette réalité est « terrible ». « On essaie d’utiliser au maximum nos périodes opératoires, fait-il valoir. En faisant ça, il y a toujours un petit risque d’annulation. »

Les reports peuvent aussi être causés par l’absence d’infirmières au bloc opératoire, en raison d’une infection comme la COVID-19 ou d’une maladie de leur enfant. Et c’est sans compter les lits parfois insuffisants aux étages pour accueillir des patients ayant subi une chirurgie non urgente. « Il y a certains soirs où on quitte à la fin de la journée, il y a 19 patients à nos soins intensifs et le lendemain matin, on se retrouve à 26 », cite en exemple le Dr Girard.

Le directeur des services professionnels « regrette » que des interventions chirurgicales soient annulées. « C’est sûr que c’est très décevant pour les parents, reconnaît-il. Ce que l’on s’engage à faire chaque fois qu’arrivent ces situations, c’est qu’on met [ces patients] en priorité lors de la prochaine [période] opératoire par le même chirurgien. »

L’Hôpital de Montréal pour enfants

Débordé de patients, l’Hôpital de Montréal pour enfants a reporté 7 % de ses interventions chirurgicales entre le 1er septembre et le 15 octobre, selon des données obtenues par Le Devoir auprès de l’établissement. Dans 30 % des cas, l’annulation était liée à un manque de lits d’hospitalisation ou de soins intensifs, indique-t-on.

Aucune opération non urgente nécessitant une hospitalisation n’a d’ailleurs été réalisée la semaine dernière à cause du « tsunami des infections virales », selon le directeur associé des services professionnels, le Dr Robert Barnes. « On a pu remplacer le temps opératoire par des cas de chirurgies de jour », précise-t-il. « Comme ça au moins, on peut continuer d’attaquer notre liste d’attente. »

Les chirurgies non urgentes requérant une hospitalisation ont repris lundi. « Avec un peu de nervosité », ajoute le Dr Barnes.

L’hôpital tente de prévoir les opérations et les reports sept jours à l’avance. « Ce qu’on ne veut pas faire, c’est être tellement optimiste une semaine à l’avance qu’on finit par annuler des chirurgies le matin même », explique le Dr Barnes. « Ça augmente la souffrance pour les jeunes et les familles. Et notre bloc opératoire est sous-utilisé. »

Des annulations ont toujours eu lieu en fin de journée en raison de cas plus longs que prévu. Mais la marge de manoeuvre est mince dans le réseau actuellement, rappelle le président de l’Association québécoise de chirurgie, le Dr Patrick Charlebois. « Dans un environnement où il y a un peu d’agilité et un peu plus de flexibilité dans les ressources, on fait le cas, on finit un petit peu plus tard, dit-il. Mais dans un contexte où il n’y a pas de lit, pas de ressource, il n’y a pas de place en salle de réveil, on peut pas faire ce cas d’extra là. »

Si ces annulations sont compréhensibles, elles n’en demeurent pas moins « une grosse source de stress » pour les familles, selon la psychologue Marielle Purdy. Surtout lorsque le patient est un enfant. « Le parent doit gérer ses propres émotions, ses propres angoisses, mais aussi aider son enfant à gérer les siennes », dit celle qui a déjà travaillé dans un hôpital pédiatrique.

Élise Cormier, elle, espère que son fils n’aura pas à attendre encore un an avant d’être opéré. Elle n’a toujours pas reçu d’appel du CHU Sainte-Justine pour fixer une nouvelle date.

Pire en Outaouais

Jeanne Choquette attend depuis trois ans de subir une intervention visant à reconnecter ses intestins amochés lors d’un grave accident de voiture. À la mi-octobre, l’hôpital de Hull a annulé l’opération lui permettant de se débarrasser du sac de stomie qui recueille ses selles. Elle en a été informée la veille à 21 h. « C’est pas souffrant, [la stomie], je n’ai pas de cancer, ça ne m’empêche pas de fonctionner, dit-elle. Mais c’est vraiment incommodant et même gênant des fois. Les odeurs, le sac fait du bruit… »

La retraitée de 63 ans, qui en est à son deuxième report, a obtenu une nouvelle date pour son opération. « Je vais rester sceptique jusqu’à ce qu’on m’injecte l’anesthésiant », dit-elle.

Le taux d’annulation des chirurgies s’élevait à 10 % en Outaouais — 14 % à l’hôpital de Gatineau — entre le 1er septembre et le 15 octobre, selon des données obtenues par Le Devoir auprès du CISSS régional. « C’est un taux trop élevé », reconnaît la directrice par intérim des services professionnels du CISSS, la Dre Geneviève Gagnon.

Selon elle, cette situation est attribuable à la pénurie de personnel. Des soignants quittent l’Outaouais pour travailler en Ontario. « On manque beaucoup d’infirmières pour assurer le roulement du bloc », mentionne-t-elle. Des horaires de 12 heures ont notamment été mis en place afin de maintenir les activités chirurgicales.

Marie-Eve Cousineau


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