La FIQ réclame la fin des « discussions de sourds »

Alexandra Duchaine
Collaboration spéciale
Pour 2020-2021, le nombre d’infirmières à l’emploi d’une agence privée de placement a augmenté de 19 % par rapport à 2019-2020, selon le dernier rapport statistique annuel de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ).
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour 2020-2021, le nombre d’infirmières à l’emploi d’une agence privée de placement a augmenté de 19 % par rapport à 2019-2020, selon le dernier rapport statistique annuel de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ).

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

À la Coalition avenir Québec (CAQ), portée au pouvoir pour un second mandat, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) demande que « les discussions de sourds qui se déroulent autour de la table juste pour bien paraître » deviennent choses du passé. « Ce qu’on désire, c’est qu’on puisse avoir de réels échanges avec le gouvernement pour qu’une fois, des changements s’opèrent », souligne Julie Bouchard, présidente du syndicat. À quelles revendications les élus devront-ils tendre l’oreille ?

C'était une promesse de la CAQ aux élections de 2018 : stopper les heures supplémentaires infligées sans préavis aux professionnelles de la santé à la fin de leurs quarts de travail.

En théorie, les administrateurs du réseau de la santé devraient user des heures supplémentaires obligatoires en dernier recours, lorsqu’une ressource ne peut venir au chevet des patients et qu’il est impossible de la remplacer. En pratique, avec la pénurie de personnel accentuée par les absences et les besoins croissants liés à la pandémie, cette mesure est plutôt devenue monnaie courante, déplore Julie Bouchard au nom des 76 000 infirmières, infirmières auxiliaires, inhalothérapeutes et perfusionnistes cliniques, dont elle est la porte-parole. « C’est inacceptable, c’est maintenant un mode de gestion abusif. »

La proportion du temps accompli en heures supplémentaires a augmenté de 5,4 % de 2019-2020 à 2020-2021. Le travail supplémentaire représentait une dépense de 325 millions de dollars en 2015-2016, contre 940 millions en 2020-2021.

Dans son Plan pour mettre en oeuvre les changements nécessaires en santé, dévoilé le 29 mars 2022 avant le déclenchement des élections, le ministre sortant de la Santé, Christian Dubé [qui, au moment où ces lignes étaient écrites, devrait retrouver son poste dans le prochain Conseil], s’engage à éliminer les heures supplémentaires obligatoires.

La FIQ espère que, cette fois, les bottines suivront les babines. « Les professionnelles en soin sont tannées, elles veulent profiter de leur vie familiale ou de leur vie tout court », martèle la présidente.

Une loi sur les ratios

 

Les infirmières et leurs consoeurs sont épuisées, et c’est aussi parce qu’elles ont souvent trop de malades sous leur égide, argue Julie Bouchard. En milieu de garde, le nombre de tout-petits qu’une éducatrice peut prendre sous son aile est réglementé. « Ce n’est pas le cas dans le réseau de la santé. Ce n’est pas normal. »

La FIQ milite pour qu’une loi sur les ratios professionnelles/patients voie le jour afin de diminuer la charge de travail de ses membres et d’assurer la sécurité des patients.

Si Christian Dubé est d’accord sur le principe, il a toutefois affirmé, lors d’un débat électoral animé par la FIQ, qu’il est tout d’abord essentiel de décloisonner les professions et de tirer des constats de la directive sur les heures de soins qu’il souhaite mettre en place.

« Le gouvernement veut déterminer combien d’heures de soins chaque patient sur un étage a besoin et combien d’infirmières ça prend. Le problème, c’est qu’on attend depuis avril dernier de voir de quelle manière ça va être déployé », explique Julie Bouchard.

M. Dubé affirme que l’adoption d’une loi sur les ratios requiert en premier lieu de disposer du personnel nécessaire. « On en fait une évaluation totalement différente. Ce n’est pas vrai qu’on doit attendre d’avoir l’ensemble de la main-d’oeuvre. Au contraire : ce sont des mesures d’attraction et de rétention. Plus on va aider la conciliation travail-famille et diminuer la charge de travail, plus on va voir des gens revenir dans le réseau », clame Julie Bouchard.

Réinvestir dans le réseau de santé publique

 

La FIQ déplore que le privé soit présenté comme une solution miracle aux problèmes du système de santé publique. Julie Bouchard cite en exemple les deux nouveaux centres médicaux privés — l’un dans l’est de Montréal et l’autre à Québec — que la CAQ prévoit de créer d’ici 2025 pour désengorger les hôpitaux et faciliter l’accès aux soins.

Ces établissements rassembleraient un groupe de médecine familiale (GMF) ouvert 7 jours sur 7, des urgences 24/7 pour les cas mineurs et des blocs opératoires pour des chirurgies d’un jour. Ils seraient développés et gérés par des acteurs du libre marché, mais chacun pourrait y être traité gratuitement en présentant la carte d’assurance maladie.

« Pourquoi ne pas prendre cet argent qu’on verse au privé, que ce soit aux agences de placement ou aux cliniques, et les redistribuer dans le réseau public pour le réparer ? » demande Julie Bouchard.

« Pour nous, le privé, c’est vraiment inconciliable avec la recherche du bien commun pour la population. Les propriétaires sont là pour faire des profits. Et d’où le personnel proviendra-t-il ? Du public », ajoute-t-elle. La création de ces mini-hôpitaux aggraverait l’exode, déjà en cours, des soignants vers le privé.

Les professionnelles y sont mieux payées, mieux traitées et moins débordées. Chaque jour, Julie Bouchard est témoin d’une consoeur quittant le bateau ou qui affirme l’envisager. « Il faut renverser la vapeur et faire de l’État l’employeur de choix. »

Pour 2020-2021, le nombre d’infirmières à l’emploi d’une agence privée de placement a augmenté de 19 % par rapport à 2019-2020, selon le dernier rapport statistique annuel de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec.

Le recours à ces agences a explosé durant la pandémie. En 2019-2020, les établissements de santé ont versé 443 millions de dollars à ces entreprises, tandis qu’en 2020-2021, les dépenses atteignaient le milliard. Ils y dénichaient notamment des infirmières, des infirmières auxiliaires, des inhalothérapeutes, des préposées aux bénéficiaires, mais aussi des gardiens de sécurité.

La FIQ revendique l’abolition des agences, desquelles la CAQ promet de se libérer d’ici trois ans.

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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