Des ressources publiques «au bord du gouffre»

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Wissam Charara s’occupe à temps plein de sa fille Mada depuis près de deux ans. Mada avait été placée en RAC en 2020, mais son père l’a reprise à la maison en raison de manquements dans la qualité des services.

Le Québec fait face à une crise de l’hébergement pour les personnes vivant avec une déficience intellectuelle et/ou un trouble du spectre de l’autisme (DI-TSA). Le Devoir s’est entretenu avec une quarantaine de familles, de propriétaires de ressources, d’employés du réseau de la santé et d’experts qui sonnent l’alarme.

Les résidences à assistance continue (RAC) sont considérées comme les « soins intensifs » des personnes ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme présentant un trouble grave du comportement. Bien que ces ressources publiques fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre en présence d’éducateurs spécialisés, elles peinent à remplir leur mission première : la réadaptation. Cette situation est dénoncée tant par les parents d’usagers que par les intervenants des établissements qui se sont confiés au Devoir.

« Les RAC sont censées être un tremplin pour atterrir dans un milieu de vie comme les ressources intermédiaires ou les ressources de type familial. Or là, ce n’est pas rare qu’on voie un usager y rester à long terme alors que c’est censé être moins de six mois. Ces usagers ont besoin de stabilité et c’est le contraire qu’on leur offre en ce moment », explique Josée Fréchette, première vice-présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), pointant du doigt le roulement de personnel, mais surtout le manque de formation des intervenants dans les RAC.

Au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, le nombre d’heures payées en main-d’oeuvre indépendante a notamment été multiplié par six depuis 2018, et plus de la moitié des postes d’intervenants sont à pourvoir, selon les données transmises par l’APTS au Devoir.

Derrière les portes closes

Deux familles qui ont confié leurs enfants en urgence aux soins de résidences d’assistance continue ont raconté au Devoir le calvaire qu’elles ont traversé. Au point de ramener leurs enfants à la maison. Portraits.

Mada, 25 ans, autiste avec une déficience intellectuelle sévère non verbale

Juliano, 20 ans, atteint de déficience intellectuelle

Cette réalité est également partagée par le CISSS de la Montérégie-Ouest, où Annie Couture est directrice adjointe à la direction des programmes en déficience intellectuelle, en trouble du spectre de l’autisme et en déficience physique.

Cette dernière doit composer chaque jour avec le manque de personnel dans ses services, et ce, malgré des mesures incitatives mises en place pour recruter de nouveaux candidats dès le cégep.

 

« Trouver un éducateur, c’est très difficile ; dans les milieux ouverts jour et nuit, encore plus ! On est en compétition, par exemple, avec les milieux scolaires, de jour, du lundi au vendredi. Nous, on leur demande de travailler de nuit, de fin de semaine ! », précise Mme Couture.

« On a besoin minimalement d’une centaine d’éducateurs actuellement. Pour être capable de faire le travail à la hauteur, sans utiliser d’agence, il faudrait que mes postes se comblent, et ce n’est pas le cas. Actuellement, ce sont mes gestionnaires qui viennent effectuer des quarts de travail sur le terrain toutes les semaines », déplore-t-elle.

Dans un sondage national qu’elle vient de mener auprès de ses membres travaillant en RAC et que Le Devoir a pu consulter, l’APTS révèle également que près de 40 % des intervenants interrogés n’ont pas reçu de formation avant d’arriver en RAC.

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Éducateurs spécialisés inquiets

Le Devoir a aussi parlé à six éducateurs spécialisés qui travaillent ou qui ont travaillé en RAC. Ils ont tous requis l’anonymat par peur de se faire réprimander par l’établissement de santé qui les emploie.

Marilyne* est une éducatrice spécialisée qui travaille en RAC depuis près de dix ans. Elle continue de s’accrocher aux petites victoires qu’elle arrive à remporter avec certains des usagers pour continuer son travail malgré les conditions actuelles. « On donne le minimum de ce qu’on peut donner à un être humain. Avec notre personnel plus ou moins formé, notre roulement de personnel, on sauve les meubles », lance-t-elle.

« Cela demande une certaine expertise qu’on ne voit pas en éducation spécialisée : on ne voit pas les troubles graves du comportement, on est dans la généralité. Je peux autant travailler dans une école primaire qu’un camp de jour, mais aussi dans une RAC ! C’est la même formation », ajoute Marilyne.

L’éducatrice spécialisée estime que le roulement de personnel rend la réadaptation beaucoup plus longue. Ses collègues s’inquiètent également de l’augmentation de la complexité des cas qu’elles reçoivent.

« Cela nécessite des intervenants qui ont l’expérience et la formation nécessaires. Ce n’est pas possible de les former sur le terrain, on n’a pas le temps. Cela se traduit par des lectures de situations qui ne sont pas justes et qui mènent à des interventions qui peuvent contribuer à l’escalade des comportements. Tout cela augmente le risque pour les intervenants, mais aussi pour les usagers », explique Karine*.

Maria* estime pour sa part que le roulement de personnel nuit directement au bien-être des usagers.

 

« C’est pour cela que pas mal de parents vont se plaindre. Les patients ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme ont certaines caractéristiques qui font en sorte que lorsque la continuité clinique d’intervention se perd, l’usager va développer plus de troubles du comportement », précise-t-elle.

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