De la médecine de corridor dans les Laurentides

À l’hôpital régional de Saint-Jérôme, des malades sont parqués dans les corridors pratiquement en permanence. Des citoyens des Laurentides interpellent les cinq partis politiques en campagne électorale pour qu’ils s’engagent à régler les problèmes chroniques de l’établissement de santé.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’hôpital régional de Saint-Jérôme, des malades sont parqués dans les corridors pratiquement en permanence. Des citoyens des Laurentides interpellent les cinq partis politiques en campagne électorale pour qu’ils s’engagent à régler les problèmes chroniques de l’établissement de santé.

La porte de l’urgence de l’hôpital régional de Saint-Jérôme s’ouvre sur une enfilade de civières. Une dizaine de patients sont installés dans un corridor étroit. « Faites attention ! » Une dame âgée, la jaquette d’hôpital en partie détachée, désigne le sol, l’air désolé. Elle vient de vomir. Le plancher est souillé. Il faut faire une enjambée pour éviter le dégât.

Les partis politiques ont beau multiplier les promesses dans le domaine de la santé depuis le début de la campagne électorale, la situation demeure critique dans les centres hospitaliers des Laurentides.

 

En ce dernier jour du mois d’août, les corridors de l’urgence de l’hôpital de Saint-Jérôme sont peuplés de malades couchés sur des civières ou assis dans des chaises à bascule.

Ici, une femme recroquevillée, le visage tourné vers le mur, tente de se reposer malgré les néons et le va-et-vient incessant. Là, un aîné, un peu sourd et confus, reçoit le diagnostic de sa médecin. Ses proches l’entourent. Ses « voisins de corridor » ont tout entendu.

Ces scènes choquent, mais font partie du quotidien à l’urgence de Saint-Jérôme. « Et aujourd’hui, c’est une bonne journée ! » dit la Dre Véronique Gauthier, cocheffe du service de l’urgence.

Lors du passage du Devoir mercredi dernier vers midi, le taux d’occupation s’élevait à 136 %. Il a bondi à 160 % quelques heures plus tard. Beaucoup de patients étaient en attente d’un lit d’hospitalisation aux étages.

La Dre Chloé Jamaty, cocheffe du service de l’urgence, n’en peut plus de cette médecine de corridor. « Nos patients, on les traite souvent, contre notre gré, d’une manière qui ne respecte pas leur dignité », déplore-t-elle. Dans cet hôpital, des malades sont parqués dans les corridors pratiquement en permanence.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des ambulanciers à l'hôpital régional de Saint-Jérôme

L’urgentologue se désole que des personnes âgées en perte d’autonomie soient forcées d’uriner dans un urinoir portatif à la vue de tous. « Si un préposé est là, il va apporter un rideau sur roulettes, mais souvent les patients n’attendent pas le préposé, car ils n’ont même pas de cloche pour l’appeler et ils sont coincés dans les ridelles surélevées de la civière », explique la Dre Jamaty.

Il manque d’espace à l’urgence de Saint-Jérôme. À un point tel, signale la Dre Gauthier, que des patients doivent « régulièrement » être installés pendant plusieurs heures sur des tables d’examen de salles d’évaluation, en attendant d’obtenir une civière à l’urgence, puis un lit aux étages. Les médecins sont alors moins efficaces : ils ne peuvent évaluer de patients dans les cubicules normalement réservés à cet usage.

Le Dr Yves Pesant, qui pratique depuis 40 ans à l’hôpital de Saint-Jérôme, dit avoir « honte » que des patients soient « empilés à l’urgence dans des corridors » et hospitalisés dans des chambres à quatre lits — Le Devoir en a vu plusieurs sur les étages.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Dr Yves Pesant à l'hôpital régional de Saint-Jérôme

« Ça complique le traitement médical », dit le spécialiste en médecine interne. Des patients peinent à trouver le sommeil lorsqu’un « colocataire » ronfle ou fait des bruits la nuit. « Tu es obligé de leur donner des pilules pour dormir. »

Le Dr Pesant assure que les patients reçoivent des soins médicaux « exceptionnels » à l’hôpital de Saint-Jérôme. Mais les conditions de séjour des patients, et de pratique pour les médecins, sont « inacceptables », selon lui.

Un débat électoral sur la santé

 

Les trois médecins interviewés par Le Devoir interpellent les candidats des divers partis politiques. Ils réclament une bonification du projet de modernisation de l’hôpital, inscrit au Plan québécois des infrastructures en 2018.

La phase 1 du projet de 450 millions de dollars ne prévoit « rien » pour l’urgence, s’indignent-ils. L’enveloppe est destinée à moderniser les services chirurgicaux, dont le bloc opératoire, et à aménager un stationnement de 250 places.

« On va construire ça dans peut-être trois ou quatre ans. Ça va représenter quoi cet argent [450 millions] en 2026 ? Ce n’est rien », dit le Dr Pesant, trésorier de l’Association des médecins et professionnels pour l’avancement de l’hôpital régional de Saint-Jérôme (AMPAHRSJ), qui regroupe environ 335 médecins.

La Coalition Santé Laurentides veut aussi que les cinq partis politiques se prononcent sur ce sujet durant la campagne. Le regroupement, formé notamment d’élus, de médecins et d’usagers, organisera un débat électoral entre des candidats locaux le 13 septembre au cégep de Saint-Jérôme.

« L’engagement qu’on demande, c’est un rattrapage financier [pour la région] », dit Marc L’Heureux, président de la Coalition et préfet de la MRC des Laurentides.

Il fait valoir que la population de la région a doublé depuis 30 ans et que les centres hospitaliers n’ont pas été adaptés en conséquence. Selon la Coalition, entre 1,4 milliard et 1,9 milliard de dollars sont nécessaires pour mettre à niveau les infrastructures hospitalières désuètes des Laurentides.

« Les dépenses en santé par habitant à Montréal sont de 3996 $, de 3592 $ à Québec et de 1904 $ dans les Laurentides ! » renchérit le Dr Pesant. Une « injustice », dit-il, envers les citoyens des Laurentides, comme ceux de Mont-Laurier.

Problème d’accès à Mont-Laurier

Près de 200 kilomètres séparent Mont-Laurier de Saint-Jérôme. Deux heures de route vallonnée, bordée de forêts, de champs et de pâturages. Un chemin moins bucolique lorsqu’il faut l’emprunter par nécessité pour des soins de santé.

« Chaque fois qu’on a besoin de quelque chose, il faut aller à l’hôpital de Saint-Jérôme ou à l’extérieur de la région », déplore Suzie Mielke, une citoyenne de Mont-Laurier, rencontrée à proximité du CLSC local.

La femme de 64 ans doit conduire sa mère de 86 ans à l’hôpital de Saint-Jérôme afin qu’elle y subisse des examens ou reçoive des injections de cortisone. « Le prix de l’essence, c’est rendu assez dispendieux, dit l’ancienne aide-cuisinière dans des camps forestiers. Souvent, tu as un repas à prendre. Alors, ça devient très coûteux pour nous, les soins de santé. »

Suzie Mielke n’a pas encore décidé pour qui elle allait voter. Lorsque Le Devoir l’a rencontrée, seule la caquiste et députée sortante, Chantale Jeannotte, avait posé des affiches dans Mont-Laurier. Avant le déclenchement des élections, toutes les circonscriptions des Laurentides étaient détenues par la Coalition avenir Québec.

« On attend avec impatience de voir si un candidat va nous proposer quelque chose qui va régler le problème [de l’accès aux soins de santé] », dit Suzie Mielke, qui tient son arrière-petit-fils dans ses bras.

Pour Claude Therrien, la question de l’accès aux soins de santé dépasse le simple enjeu électoral. « Je m’en fous qui rentre au pouvoir ! » dit, excédé, le retraité de 71 ans, au volant de sa Jeep garée. Les citoyens, pense-t-il, doivent avoir accès à un médecin quand ils en ont besoin. « Dans la région, il n’y a aucune possibilité d’avoir une consultation à un “sans rendez-vous” à moins de gagner à la 6/49 !  »

À l’hôpital de Mont-Laurier, les problèmes ont empiré au cours des dernières années, selon le Dr Francis Paquette, chef des soins intensifs. En plus de perdre des spécialités comme la pneumologie, la pédiatrie et l’ophtalmologie, le centre hospitalier a vu sa capacité de lits passer de 60 lits à 32 lits et même à 28, précise-t-il.

Depuis la pandémie, l’urgence cohabite avec les soins intensifs. « Ça crée un rez-de-chaussée qui est extrêmement désorganisé », dit le Dr Paquette. Les chambres de soins intensifs sont éparpillées dans l’unité. Une civière de l’urgence, destinée à un patient ayant un problème de santé mentale, se trouve face au poste des soins intensifs.

« On n’a pas assez de personnel pour remonter les soins intensifs à leur lieu d’avant, au 3e étage, parce qu’il y a eu un exode de 16 infirmières de soins critiques [urgence et soins intensifs] », explique le Dr Paquette.

Selon lui, il faut rénover le rez-de-chaussée, où sont situés l’urgence et les soins intensifs, « afin de soigner plus et mieux ». Or, le projet de modernisation autorisé par Québec en 2018 prévoit d’agrandir et de réaménager l’unité de soins de courte durée de l’hôpital ainsi que la pharmacie. Des chambres multiples seront transformées en chambres individuelles.

Le Dr Paquette déplore que ce plan prévoyant « un investissement majeur de plus de 50 millions de dollars, le plus gros jamais octroyé à l’hôpital de Mont-Laurier », rate sa cible. « Nous voulons des investissements dans les services opérationnels, et non pas dans des chambres », dit-il.

Il faut agrandir les cliniques externes, poursuit-il, afin de rapatrier les « spécialités qui ont déserté ». Les patients vulnérables n’auront alors plus à parcourir 250 km pour obtenir des services à l’hôpital de Saint-Jérôme, déjà débordé.

Les promesses des partis

Au cours du dernier mandat, les élus de l’Assemblée nationale ont voté à l’unanimité deux motions demandant un rehaussement d’investissements dans la région des Laurentides. Voici les engagements des candidats locaux de Saint-Jérôme :

Youri Chassin, Coalition avenir Québec (député sortant) : Faire du rattrapage dans l’attribution des nouveaux postes de médecins de famille et de spécialistes dans les Laurentides ; poursuite du projet de modernisation de l’hôpital de Saint-Jérôme tel que prévu.

Marc-Olivier Neveu, Québec solidaire : Rétablir une « équité territoriale » en matière de soins de santé ; réaliser le projet de modernisation de l’hôpital de Saint-Jérôme « le plus rapidement possible ».

Sandrine Michon, Parti québécois : Financer « adéquatement » les travaux majeurs à l’hôpital de Saint-Jérôme et augmenter les services en soins à domicile dans la région.

Martin Plante, Parti libéral du Québec : Investir « immédiatement » 1,4 million de dollars dans l’hôpital de Saint-Jérôme pour le moderniser ; possibilité d’investir « plusieurs millions » supplémentaires pour un agrandissement, en fonction des besoins.

Maxime Clermont, Parti conservateur du Québec : Améliorer l’état de l’hôpital de Saint-Jérôme et développer un partenariat avec le privé « de façon à rendre l’hôpital plus efficient ».



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