Levée de boucliers contre la formation des médecins spécialistes

La méthode d’enseignement décrétée en 2017 oblige les médecins résidents à faire signer par leurs superviseurs des dizaines de fiches confirmant qu’ils ont réussi les actes médicaux qui leur sont assignés. 
Photo: iStock La méthode d’enseignement décrétée en 2017 oblige les médecins résidents à faire signer par leurs superviseurs des dizaines de fiches confirmant qu’ils ont réussi les actes médicaux qui leur sont assignés. 

Les médecins résidents spécialistes partent en croisade contre une réforme pédagogique qu’ils considèrent comme « improvisée » et même nuisible à leur apprentissage de la profession médicale. Les futurs médecins s’estimentles « cobayes d’une expérimentation pédagogique », révèle un rapport inédit de la Fédération des médecins résidents du Québec, daté d’août 2022, que Le Devoir a obtenu.

Cette nouvelle méthode d’enseignement oblige depuis 2017 les futurs médecins spécialistes à faire remplir des centaines de fiches d’évaluation par leurs supérieurs durant leurs cinq années de résidence. Le but de l’opération est de favoriser la rétroaction des professeurs en médecine auprès de leurs étudiants, pour que ceux-ci tirent profit de leurs stages en milieu hospitalier.

Cette soi-disant révolution pédagogique, nommée « compétence par conception (CPC) », a pourtant l’effet contraire, déplore la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ) :les apprentis médecins affirment passer un temps fou à gérer ces fiches « d’activités professionnelles confiables (APC) » au détriment de leur véritable formation auprès des patients.

Durant leurs cinq années de résidence, les étudiants pratiquent la médecineauprès de vrais patients, dans des hôpitaux, sous la supervision de professeurs. La méthode d’enseignement décrétée en 2017 oblige les médecins résidents à faire signer par leurs superviseurs des dizaines de fiches confirmant qu’ils ont réussi les actes médicaux qui leur sont assignés. Les étudiants ont l’impression de harceler leurs patrons pour qu’ils remplissent ces fiches.

Plutôt que de donner lieu à une véritable rétroaction entre profs et étudiants, les fiches sont « remplies à la va-vite », comme une « liste d’épicerie », et donnent lieu à une véritable « course », déplore la FMRQ. Ce fardeau administratif épuise les étudiants et crée de l’anxiété, parce que les résidents craignent de rater leur stage — et leur diplomation — s’ils ne remplissent pas assez de fiches d’APC.

« Que retient-on donc de ce modèle d’apprentissage […] après quatre années de mise en place ? Un bénéfice pédagogique absent. Une charge cognitive et émotionnelle augmentée. Un effet délétère sur la santé mentale et l’apprentissage des médecins résident·e·s. C’est simple : le modèle d’implantation actuel ne fonctionne pas », indique le bilan tout frais de la FMRQ sur cette réforme pédagogique.

Sur quelque 4000 médecins résidents au Québec, 3000 étudient dans une soixantaine de spécialités médicales. Parmi eux, environ la moitié sont assujettis à la « méthode CPC », qui est implantée graduellement dans les facultés de médecine de tout le Canada depuis cinq ans, souligne la FMRQ.

Une obsession

 

Cette obligation de faire remplir des fiches d’évaluation est devenue centrale dans le parcours des médecins résidents spécialistes, explique la Dre Jessica Ruel-Laliberté, présidente de la FMRQ. Le « remplissage d’APC » est devenu une fin plutôt qu’un moyen. Et ce processus gobe beaucoup de temps : les résidents doivent tenir un fichier Excel des dizaines et dizaines d’APC qu’ils ont envoyées à leurs superviseurs.

« Si le Dr X m’a vue faire un accouchement et qu’il avait l’air satisfait, je lui envoie une fiche d’observation. Tant qu’il ne l’a pas remplie, je ne peux pas la cocher dans mon fichier Excel », précise la Dre Ruel-Laliberté. Les résidents attendent en moyenne 13 jours avant que leur fiche soit remplie par leur superviseur, selon un sondage mené par la FMRQ auprès de ses membres.

« Je ne veux pas donner l’impression qu’on montre du doigt nos patrons. Ils sont surchargés, comme nous. Notre semaine de travail moyenne varie entre 60 heures et 75 heures. Le “remplissage d’APC”, c’est une tâche dont tout le monde pourrait se passer. Les gens font ça le soir, après leur journée de travail », ajoute la Dre Ruel-Laliberté.

Cela peut même devenir une obsession. Près de quatre médecins résidents sur 10 (37 %) à mi-parcours au Québec en 2020-2021 ont dit « se sentir mal à l’aise de prendre des journées de congé d’étude ou des vacances, au risque de manquer des occasions de remplir des APC », indique le sondage de la FMRQ.

Un « marché de la rétroaction » est en train de prendre place dans la formation des médecins, selon la FMRQ : « L’APC est devenue un bien à accumuler par les médecins résident·e·s et le “remplissage” de l’APC est devenu une transaction entre les médecins superviseur·e·s et les médecins résident·e·s. L’APC (ou le formulaire de “rétroaction” sur lequel elle est “évaluée”) est ainsi devenue monnayable. »

En plus de nécessiter beaucoup de temps, cette méthode pédagogique est inefficace et n’est pas soutenue par des données probantes issues de la science, déplore la FMRQ.

« Changement de culture »

Malgré les critiques des médecins résidents depuis la mise en place du programme en 2017, les autorités médicales et les doyens des facultés de médecine défendent ce « changement de culture ».

Le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, qui a mis en place l’enseignement par compétence il y a cinq ans, reconnaît que des mises au point doivent être apportées. Le nombre et la nature des APC à évaluer ont été modifiés au fil des commentaires de la FMRQ. Le Collège royal dit être à l’écoute, notamment en ce qui concerne la charge de travail des résidents et des superviseurs.

« Ce changement de culture exige du temps, c’est pourquoi il se poursuit chez les enseignants et les résidents des programmes de formation médicale au Canada et se poursuivra jusqu’à ce que les nouvelles habitudes deviennent la norme », indique un rapport du Collège royal daté de 2019.

« Tandis que chacun adhère au changement à son propre rythme, on peut s’attendre à certaines difficultés durant la transition, par exemple l’offre et l’acceptation de la rétroaction, et à des changements dans l’apprentissage des résidents. Les répondants à notre sondage éclair ont aussi constaté que certains enseignants tardent à adopter la CPC parce qu’ils ne connaissent pas sa raison d’être ou ne souscrivent pas à ce changement et attendent de voir les résultats », ajoute le document du Collège royal.

Optimiser les ressources

 

Le Collège des médecins du Québec (CMQ) défend aussi cette « méthode pédagogique innovante » : « Nous prenons connaissance sur une base régulière des difficultés et des avantages encourus et en discutons avec les partenaires universitaires, les résidents et le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada. »

De son côté, la Conférence des doyens des facultés de médecine du Québec « poursuit ses discussions avec le gouvernement et les autres parties prenantes pour optimiser et préserver les ressources nécessaires à la mise en place de cette modalité d’enseignement qui représente un changement de culture majeur en éducation médicale ».

À voir en vidéo