La FIQ réclame une loi sur les ratios sécuritaires

André Lavoie
Collaboration spéciale
En mai dernier, des employés de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal, ont manifesté devant l’établissement pour dénoncer la situation insoutenable que vivent les professionnels en soins.
Jacques Nadeau Archives Le Devoir En mai dernier, des employés de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal, ont manifesté devant l’établissement pour dénoncer la situation insoutenable que vivent les professionnels en soins.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Tout se joue parfois en une fraction de seconde dans certains secteurs d’un hôpital, qu’il s’agisse de l’unité des soins intensifs, de la salle d’urgence ou du département de cardiologie. Lorsque l’on juge qu’une infirmière peut accomplir le travail de deux ou que l’on augmente le nombre de patients à prendre en charge, la vigilance n’est plus la même et l’ampleur de la tâche, décuplée.

Infirmier clinicien depuis 2001 à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, Jérôme Rousseau constatait depuis longtemps que la cadence s’accélérait, que « la charge de travail dépassait la capacité [qu’il était] capable de donner ». À l’époque, la question des ratios n’était pas encore sur toutes les lèvres ; les termes n’étaient pas les mêmes, mais décrivaient une situation qui n’allait pas dans la bonnedirection. Après deux ans de pandémie, une inflation galopante et de nombreuses incertitudes économiques, plusieurs croient qu’elle ne risque pas de s’améliorer.

Ce n’est pas la conviction de Jérôme Rousseau, et il entend bien changer les choses, défendant la question des ratios depuis son entrée à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) en 2017. Pour ce vice-président, déterminer de tels standards dans ce secteur névralgique relève de l’évidence. « Nous l’avons vu cet été dans les aéroports. Il y a des règles sécuritaires à respecter, alors si on n’atteint pas un certain nombre d’agents de bord selon le nombre de passagers, l’avion ne décolle pas. Même chose dans les centres de la petite enfance : viendrait-il à l’idée de quelqu’un de confier 20 bébés à une seule éducatrice ? Personne ne pourrait l’imaginer.Mais dans les hôpitaux, il n’y a aucune réglementation. »

Comptez sur lui pour que le mot « ratio » soit non seulement dans le vocabulaire des professionnels en soins, mais qu’il aille bien au-delà des unités de soins intensifs, « là où il fait quasiment l’unanimité ». Pour ce faire, il n’hésite pas à attirer l’attention sur des initiatives étrangères où les ratios sont devenus une réponse constructive à la pénurie de personnel. Il cite en exemple la Californie et Victoria, en Australie, où l’instauration des ratios est inscrite dans une loi, transformant « des réseaux de la santé offrant de bonnes conditions avec une charge de travail acceptable, ce qui a eu pour effet de les ramener dans le secteur public. Même l’État de New York et la Corée du Sud commencent à s’intéresser à cette stratégie ».

Or, en ce moment au Québec, ce n’est pas l’heure du grand retour au public, si on en juge par les chiffres du ministère de la Santé et des Services sociaux. Ils témoignent d’une explosion des coûts pour l’engagement de main-d’oeuvre privée, souvent des employés d’agences remédiant au manque de personnel ; aussi bien les infirmières, les gestionnaires, les inhalothérapeutes que les employés d’entretien. D’une facture s’élevant à 201 millions de dollars en 2017-2018, celle-ci a grimpé à 875 millions de dollars en 2021-2022.

Le milieu de la santé n’est pourtant pas en pénurie de ressources humaines, mais en pénurie de bonnes conditions de travail, martèle JérômeRousseau. L’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec compte 82 271 membres, mais depuis le début de la pandémie, plusieurs sont tombés au combat devant la charge de travail, le temps supplémentaire obligatoire et les accidents, rendant la gestion quotidienne des équipes plus hasardeuse. Et comme dans le milieu de l’enseignement, 30 % des professionnels en soins partent dans les cinq premières années de leur carrière.

En quoi les ratios pourraient-ils corriger la situation ? Cela se fera d’abord par étapes, reconnaît le vice-président de la FIQ. Après avoir rallié d’autres organisations à cette cause dans un vibrant plaidoyer, Jérôme Rousseau est convaincu de ses bienfaits, s’appuyant entre autres sur des projets pilotes menés en 2018 qui ont convergé vers ses aspirations pour ses collègues : un cadre clair, une valorisation de la profession, une diminution de l’absentéisme et des postes vacants, ainsi qu’une uniformisation des soins de santé au Québec. « Une loi sur les ratios obligerait l’ensemble des établissements à la respecter, peu importe où ils sont situés sur le territoire », souhaite Jérôme Rousseau.

Pourquoi ne pas inclure les ratios dans une prochaine convention collective ? « La qualité et la sécurité des soins, ça ne se négocie pas, dit-il d’un ton assuré. Ça devrait relever de l’évidence que le gouvernement et le ministre de la Santé instaurent la loi et puissent la garantir au maximum. » Ce n’est pas pour demain, mais Jérôme Rousseau est déjà prêt à cogner à la porte du nouveau gouvernement dès le 4 octobre prochain.

30 % C’est la proportion des professionnels en soins qui partent dans les cinq premières années de leur carrière.

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