La poliomyélite de nouveau à nos portes

Un homme vient d’être vacciné contre la polio dans une clinique de Brooklyn, à New York. En juillet, un cas de polio a été signalé dans le comté de Rockland, à environ 50 kilomètres au nord-ouest de Manhattan, le premier aux États-Unis depuis près de dix ans.
Ed Jones Archives Agence France-Presse Un homme vient d’être vacciné contre la polio dans une clinique de Brooklyn, à New York. En juillet, un cas de polio a été signalé dans le comté de Rockland, à environ 50 kilomètres au nord-ouest de Manhattan, le premier aux États-Unis depuis près de dix ans.

La poliomyélite a fait des ravages jusqu’à l’avènement de la vaccination, à la fin des années 1950, mais ne sévissait plus depuis lors dans les pays développés. Elle rôde toutefois de nouveau tout près de chez nous : le virus responsable de cette maladie sournoise a été détecté cet été dans les eaux usées de Londres et de l’État de New York, où il a induit un cas de paralysie à la fin de juillet.

Pourquoi cette pathologie, qui était en voie d’éradication, resurgit-elle en nos contrées ? Sommes-nous bien préparés à faire face à son retour ? Qu’en est-il de la couverture vaccinale des Québécois contre la polio ? Autant de questions auxquelles nous nous appliquons à répondre.

Comment explique-t-on cette réapparition de la poliomyélite dans des pays comme le nôtre ?

Le virus de la polio détecté dans les eaux usées new-yorkaises et londoniennes (et chez la personne qui a développé une paralysie) a été identifié comme une souche dite dérivée du vaccin. Cette dernière est vraisemblablement apparue dans un pays en développement où la couverture vaccinale est déficiente et où l’on administre le vaccin atténué oral plutôt que le vaccin inactivé injectable utilisé ici.

Le vaccin atténué oral se compose de virus vivants. Bien qu’il soit affaibli, ce matériel atténué se multiplie néanmoins dans l’intestin des enfants qui le reçoivent, qui l’éliminent dans leurs selles pendant plusieurs semaines après avoir reçu une dose. Ces virus peuvent ensuite circuler dans l’environnement et infecter des personnes n’ayant pas été vaccinées. À force de se répliquer, ils finissent par muter et peuvent retrouver leur capacité à provoquer une infection susceptible de causer une paralysie.

« Il est possible que, par le biais d’un voyageur, il y ait eu une importation d’une souche vaccinale de polio qui était redevenue virulente, et quand un jeune adulte non vacciné [à New York] est entré en contact avec cette souche, il a développé des symptômes de paralysie », avance la Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine.

Les Québécois sont-ils bien protégés contre la poliomyélite ?

Au Québec, la vaccination des enfants contre la poliomyélite s’effectue en quatre étapes : on injecte d’abord aux bébés des doses de vaccin à l’âge de 2 mois, de 4 mois et de 12 mois, puis on prévoit une dose de rappel à l’âge de quatre à six ans, tout juste avant l’arrivée à l’école. Ces doses font généralement partie d’une formule combinant plusieurs autres vaccins, notamment contre la diphtérie, le tétanos, la coqueluche, l’hépatite B et Haemophilus influenza de type b.

« Ce vaccin est très efficace, il procure une immunité à vie si les enfants reçoivent toutes les doses prévues au calendrier vaccinal », souligne le Dr Nicholas Brousseau, membre du Comité sur l’immunisation du Québec.

Selon la plus récente enquête sur la couverture vaccinale menée au Québec, en 2019, 96,1 % des enfants s’apprêtant à entrer à l’école avaient reçu les quatre doses de vaccin recommandées. Le portrait est toutefois moins clair pour les adultes, car « le registre de vaccination est plus ou moins fiable » pour eux, affirme la Dre Quach.

Jadis, quand la polio était présente au pays, « cette maladie faisait très peur, car les gens pouvaient être paralysés pendant toute leur vie et confinés dans une cage d’acier pour les aider à respirer. Quand le vaccin est arrivé, à la fin des années 1950, les gens faisaient la file pour le recevoir. Donc, les adultes aussi sont très bien couverts », souligne par contre le Dr Brousseau, avant de rappeler que le dernier cas de polio au Québec remonte à 1995.

Quel vaccin administre-t-on au Québec ?

Comme dans tous les pays développés, au Québec, on immunise les enfants contre la polio à l’aide d’un vaccin trivalent inactivé administré par injection. Le vaccin est dit trivalent parce qu’il contient des virus inactivés des trois souches sauvages du virus de la polio : le type 1, qui circule encore au Pakistan et en Afghanistan ; le type 2, éradiqué en 2015 ; et le type 3, disparu quant à lui en 2019.

Ce vaccin protège aussi contre le virus de type 2 dérivé du vaccin qui a été détecté dans les eaux usées de Londres et de l’État de New York. « Le vaccin contient la souche de type 2 sauvage. Même si le virus dérivé de la souche vaccinale n’est pas tout à fait le même, il se produit une immunité croisée qui protège aussi contre ce virus », précise le Dr Brousseau. 

La Dre Judith Fafard, directrice du Laboratoire de santé publique du Québec, explique qu’« un vaccin inactivé est composé de morceaux de virus, soit de protéines du virus. Il n’y a donc rien qui peut se multiplier dans notre organisme quand on reçoit ce vaccin. Un vaccin inactivé est plus sécuritaire que le vaccin vivant atténué oral [car la personne vaccinée n’excrète pas de virus vivants qui pourraient infecter d’autres personnes], par contre, il est un peu moins immunogène ».

Composé de virus vivants, mais affaiblis, « le vaccin oral prévient les infections causant la poliomyélite, alors que le vaccin inactivé ne prévient, quant à lui, que les complications, que les formes graves de la maladie », ajoute la Dre Quach.

À quoi ressemblent les symptômes de la poliomyélite ?

Environ 70 % des infections qui surviennent chez l’enfant sont asymptomatiques, et passent donc inaperçues. Les personnes asymptomatiques excrètent néanmoins des virus dans leurs selles.

Environ 24 % des personnes infectées présentent des symptômes légers : fièvre, fatigue, maux de gorge et de tête. Un genre de méningite non mortelle, caractérisée par une raideur de la nuque et du dos, ainsi que des maux de tête intenses, peut survenir dans 1 % à 5 % des cas.

Ce n’est qu’une infection sur 200 (0,5 %) qui engendre une paralysie, le symptôme le plus redouté. Et parmi les personnes qui développent cette complication, 2 % à 5 % en décéderont si elle affecte leurs muscles respiratoires.

Que recommanderaient les experts si le virus de la polio devait migrer jusqu’au Québec ?p

Puisque la maladie est présente dans l’État de New York, il n’est pas impossible qu’elle fasse son apparition au Québec, affirment les experts. « Si le virus arrive ici, il est possible qu’il y ait des infections — les petits Québécois ont reçu surtout le vaccin injectable inactivé, qui ne prévient pas nécessairement les infections, un peu comme le vaccin contre la COVID. Mais comme on a une bonne couverture vaccinale au Québec, ce ne serait pas grave », indique la Dre Quach.

Seules les personnes non vaccinées courent le danger d’être très malades : le jeune adulte new-yorkais qui a récemment développé une paralysie ne l’était d’ailleurs pas, souligne-t-elle.

La polio se transmet surtout par la voie féco-orale, comme l’hépatite A. « Il faut donc bien se laver les mains quand on va aux toilettes », explique de son côté la Dre Fafard. « Et si jamais les parents ont des enfants dont le calendrier vaccinal est en retard […], il serait important de s’assurer que leur vaccination et celle de leurs enfants sont à jour. »

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