Un rapport sur des poussières nocives gardé secret

Les particules en suspension projetées lorsdu transvidage de grains dans les navires peuvent affecter les voies respiratoires.
Photo: Alexis Riopel Le Devoir Les particules en suspension projetées lorsdu transvidage de grains dans les navires peuvent affecter les voies respiratoires.

Des habitants de Sorel-Tracy respirent depuis des années des poussières nocives émises par les activités d’un terminal portuaire céréalier. De nombreuses violations des normes de qualité de l’air y ont été constatées, selon un rapport de la Santé publique obtenu par Le Devoir et dont les détails n’ont jamais été communiqués à la population.

Le propriétaire des installations, Richardson International, affirme que des gestes ont été posés pour limiter les émanations de particules fines depuis que les analyses ont été réalisées, en 2017 et en 2018. Les habitants des environs continuent toutefois de voir la poussière de l’élévateur à grains s’accumuler sur leur quartier.

Le rapport de la Direction de santé publique (DSP) de la Montérégie, daté d’octobre 2021, fait état de dépassements des concentrations maximales de particules en suspension dans l’air pour la majorité des journées où des échantillons ont été prélevés. Sa première recommandation, adressée à Sorel-Tracy, était d’informer la population sur les résultats de cette étude « et les risques potentiels à la santé suite aux expositions de poussières céréalières ».

L’équipe avait relevé « la présence régulière de poussière dans l’air » lors de ses passages aux stations d’échantillonnage. Le rapport de la DSP de la Montérégie indique que « des nuages de poussière étaient visibles lorsque la compagnie Richardson International était en train de charger ou de décharger des bateaux et des camions ».

Pour respecter la norme québécoise, la concentration totale de particules en suspension dans l’air ne doit pas dépasser une moyenne de 120 microgrammes par mètre cube (µg/m3) par période de 24 heures. Sur les 24 journées d’échantillonnage réalisées par un centre d’expertise du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), 20 dépassements ont été enregistrés à au moins une des quatre stations. La valeur quotidienne la plus élevée était de 1780 µg/m3.

Les particules fines de moins de 10 microns (PM10) ne sont pas, quant à elles, encadrées par une norme québécoise, mais la DSP de la Montérégie prend en compte la norme de l’Organisation mondiale de la santé, qui est fixée à 50 µg/m3 par période de 24 heures. Cette norme a été dépassée lors de 14 des 23 journées. La valeur quotidienne la plus élevée était de 205 µg/m3.

Afin de s’assurer que les particules en suspension proviennent bel et bien du terminal céréalier, les fonctionnaires ont considéré la direction des vents. Puisque, lors de la majorité des journées de dépassement, le vent soufflait depuis l’entreprise, les experts ont conclu que le terminal était « une source » de particules.

En janvier 2022, toutefois, les autorités sanitaires ont demandé à la Ville d’attendre avant de communiquer les résultats des tests. Elles avaient été informées par l’entreprise Richardson International du fait que des mesures visant à réduire les émissions de poussière avaient été mises en place. Le MELCC n’avait pas reçu de plainte de résidents depuis la fin de l’année 2018.

« Dans la mesure où on avait espoir de transmettre une information différente à la population, ça nous semblait plus adéquat de vérifier certaines choses avec le ministère de l’Environnement » avant de publier ce rapport, confirme au Devoir la directrice de santé publique de la Montérégie, la Dre Julie Loslier. « L’intervalle, c’est parce qu’on avait le souci de transmettre la bonne information », assure-t-elle.

Des résidents devant « l’inconnu »

De nouvelles plaintes formulées après le chargement d’un navire de maïs en avril dernier ont finalement poussé les autorités à annoncer mardi dernier qu’elle tiendrait une nouvelle série d’analyses cet automne et au printemps prochain afin de « protéger la santé de la population » et de « vérifier l’efficacité » des mesures mises en place par Richardson International.

Les particules projetées en suspension dans l’air lors du transvidage de grains dans les navires peuvent affecter les voies respiratoires, provoquer de la toux, ainsi qu’exacerber l’asthme et les symptômes d’allergies de ceux qui les respirent.

« C’est l’inconnu », déplore Patricia Falls, une résidente de la rue Reine, située tout près du terminal maritime. La dame asthmatique, qui habite depuis 12 ans dans ce quartier jouxtant de nombreuses industries, vit d’incessants symptômes respiratoires depuis ses deux dernières années de télétravail.

Mme Falls confirme voir fréquemment des nuages de poussière « jaunâtre » qui proviennent de l’élévateur à grains lorsque le vent souffle de cette direction. Et comme la plupart des résidents du secteur, elle n’était pas au courant des tests de qualité de l’air réalisés par les autorités, et encore moins des résultats obtenus.

La poussière se retrouve sur les terrasses, sur les véhicules, « dans les maisons quand les fenêtres sont ouvertes » et « dans nos poumons aussi », s’alarme Corina Bastiani, une citoyenne engagée de la rue Reine qui se portera candidate à la mairie de Sorel-Tracy, dont le dirigeant a été destitué en juin.

Le printemps dernier, le conseiller municipal Jocelyn Mondou a constaté de ses propres yeux le fort épisode de poussière qui a suscité huit plaintes de citoyens et ravivé l’intérêt de la Santé publique. Le vent était si fort que les canons à eau installés par l’entreprise pour rabattre les particules ne suffisaient pas à la tâche. « La poussière se trouvait à passer au travers », note M. Mondou.

Yan Desfossés, un résident du secteur, n’a observé aucune raréfaction des épisodes de poussière depuis que l’entreprise affirme avoir mis de nouvelles mesures en place. « Au fil du temps, la situation ne s’améliore pas », affirme ce père de famille, qui critique le « manque de diligence » des autorités dans le dossier.

Des attentes

 

La direction de Richardson International a affirmé à la Ville de Sorel-Tracy utiliser depuis 2018 des « systèmes de chargement plus performants dans la réduction des émissions de particules », des « gicleurs antipoussière » générant un rideau d’eau bloquant leur dispersion et des « unités de dépoussiérage additionnelles ».

Selon la Ville, qui a eu copie du rapport de la Santé publique en décembre 2021, l’entreprise a critiqué la méthodologie des analyses dans sa missive de contestation de janvier 2022. Selon nos informations, Richardson International estime que l’échantillonnage ne permet pas d’affirmer que c’est bel et bien le terminal céréalier qui est en cause.

Le maire suppléant de Sorel-Tracy, Martin Lajeunesse, « espère » maintenant que le rapport qui sera remis à la Ville au terme des nouvelles analyses le sera plus rapidement que le premier. « Je vais suivre le dossier de près, en espérant avoir un rapport dans un an ou deux », indique M. Lajeunesse.

« Si j’avais un souhait à formuler, ce serait que les analyses soient plus favorables [que dans le premier rapport]. Je me croise les doigts pour que ce soit ça », souligne pour sa part la Dre Julie Loslier, qui s’attend à ce que cette prochaine analyse puisse être terminée plus rapidement que la première, « à moins qu’un variant [du virus de la COVID-19] nous précipite dans la noirceur de 2020 », qui avait ralenti la rédaction du premier rapport.

Après de nombreux appels et un déplacement aux installations de Richardson International à Sorel-Tracy, vendredi, Le Devoir n’a pas été en mesure d’obtenir un entretien avec la direction de l’entreprise.

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