Un premier patient traité avec des champignons magiques au Québec

Condamné par un cancer, Mathieu souhaite retrouver la sérénité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Condamné par un cancer, Mathieu souhaite retrouver la sérénité.

Mathieu a jonglé avec l’anxiété et la dépression toute sa vie. En 2017, il a reçu un premier diagnostic de cancer, puis a survécu au trou béant laissé sur son visage par l’amputation totale de son nez. Tête haute, il a accepté de faire face au monde avec un nez synthétique, et tenté nombre de traitements expérimentaux pour s’accrocher à la vie.

Mais après cinq ans de deuils et de combat contre la maladie, l’ennemi lui a scié les jambes et a sonné la fin du match pour ce combattant d’une résilience inouïe.

« Quand j’ai reçu mon diagnostic de cancer incurable aux poumons, ça a été tout un choc. Je ne voyais que la fin. On a augmenté mes antidépresseurs, mais ça restait difficile. Alors, quand le Dr Farzin m’a parlé d’une nouvelle approche pour gérer la dépression, je me suis dit : pourquoi pas, si ça peut m’aider et aider des gens à ne pas subir ce que j’ai vécu toute ma vie ? »

Vendredi, Mathieu Kirouac s’abandonnera aux soins du docteur Houman Farzin et du psychiatre Nicolas Garel lors du premier traitement à la psilocybine administré au Québec dans le cadre du programme d’accès spécial (PAS) aux drogues hallucinogènes mis sur pied en janvier dernier par le gouvernement fédéral. Le PAS autorise au cas par cas les médecins à recourir à ces substances — notamment la psilocybine de synthèse (champignons magiques) et la MDMA (ectasy) — pour aider leurs patients lorsque celles-ci sont fournies par des producteurs autorisés par Santé Canada.

Il s’agit là d’une petite révolution dans le monde médical québécois, puisque c’est un médecin en soins palliatifs de l’Hôpital général juif et un médecin résident en psychiatrie de l’Université McGill qui piloteront ce traitement expérimental misant sur le potentiel psychoactif des champignons magiques. Le PAS est pour l’instant réservé aux patients atteints de dépression, d’anxiété, de troubles obsessifs compulsifs (TOC) ou de toxicomanie dont la maladie résiste aux traitements traditionnels.

« Moi, je souffre de tout ça. J’ai jamais pris de drogues, sauf un peu de cannabis. Je le fais pour gérer mon anxiété, mais surtout pour mes proches, afin que mes derniers moments avec eux soient des instants de qualité », dit Mathieu, que la souffrance rend par moments irritable et éloigné des siens.

Un tournant

 

De rares patients au Québec ont déjà reçu par le passé la psilocybine dans le cadre de protocoles de recherche, grâce à une rare exemption octroyée par Santé Canada. Ils devaient toutefois se procurer la substance à leurs propres frais auprès de fournisseurs non légaux.

Cette fois, affirme le psychiatre Nicolas Garel, ce traitement sera prodigué en toute légalité dans un contexte clinique et sera entièrement couvert par le régime public d’assurance maladie. À la demande de Mathieu, le traitement aura lieu dans le cocon douillet de son chalet, où il souhaite finir ses jours. Il sera accompagné des deux médecins durant les six heures que durera l’effet hallucinogène de la psilocybine. « Il sait qu’il ouvre une route pour d’autres et veut laisser une sorte de legs », ajoute le Dr Garel.

« Les outils pharmacologiques dont on dispose ne fonctionnent pas toujours, surtout en phase terminale. À ce jour, j’ai observé d’énormes bienfaits sur certains patients », ajoute le Dr Farzin.

Selon le Dr Nicolas Garel, la psilocybine plonge les patients dans un état de conscience altérée, notamment sur les plans auditif et visuel. « Cela mène à une sensibilité augmentée et peut aider les patients à accepter leur mort imminente, ou même les exposer à une expérience qui peut changer leur façon d’envisager leur vie. Le but n’est pas de soigner la douleur physique, mais la douleur psychologique », explique le psychiatre.

De son côté, le Dr Farzin souligne l’aspect global de cette approche, qui nécessite une préparation préalable. « Six heures se passeront sous l’influence de la médication, avec des écouteurs et un masque pour couvrir les paupières. Mais nous serons là pendant neuf heures pour entraîner le patient et l’accompagner toute la journée. »

Des essais menés dans le cadre de protocoles de recherche auraient constaté des effets positifs à long terme chez environ 70 % des patients dépressifs résistant aux traitements traditionnels, affirme le Dr Garel. Et ces effets peuvent persister pendant des mois, sinon des années, affirme-t-il.

« En fin de vie, les patients n’ont pas le temps d’attendre l’effet d’un antidépresseur. En soins palliatifs, il y a une urgence d’intervenir », confirme le Dr Farzin.

Un autre paradigme

 

Plus associé aux voyages planants qu’à la médecine, ce type de traitement n’est pas sans créer certains remous dans le monde médical. « Tous les oncologues ne sont pas ouverts à ça, il y a encore du travail [de sensibilisation] à faire », dit le Dr Houman Farzin.

« Ça va à l’encontre de l’approche psychiatrique moderne basée sur un médicament pris quotidiennement. On vise une expérience qui altère le fonctionnement du cerveau et qui vient augmenter sa neuroplasticité », explique le Dr Garel.

Interrogés sur les risques de cette approche expérimentale, les deux médecins martèlent l’importance de l’encadrement pour prodiguer un tel traitement. « Ce n’est pas une solution magique. Cela ne règle pas tout. Ça ouvre des pistes pour poursuivre le travail en psychothérapie. Les patients sont triés sur le volet, et ça prend des thérapeutes bien formés à l’accompagnement. Ça peut aussi causer du tort », précise le Dr Houman Farzin.

Parmi les risques associés à cette procédure figure celui accru de psychose, dit-il.

Le Dr Garel, qui a déjà eu recours à la kétamine — une autre substance psychoactive, mais légale dans le cadre médical — pour traiter des patients atteints de dépression réfractaire, soutient que ce champ de la psychiatrie est en pleine expansion. « Il y a encore peu d’études, mais l’intérêt pour l’usage de ces substances à des fins médicales est croissant, autant en psychiatrie qu’en soins palliatifs », dit-il.

Le Dr Farzin, lui, croit que la psilocybine pourrait profiter à plus de patients, notamment tous ceux qui sont atteints d’une maladie potentiellement mortelle.

Depuis janvier, le Canada fait figure de précurseur dans l’usage de drogues psychédéliques à des fins thérapeutiques. Mais des groupes de patients font déjà pression pour que soit élargi l’accès à ces substances et ils souhaitent contester la loi qui rend illégaux leur usage et leur possession.

À l’heure actuelle, un seul autre patient au Québec aurait obtenu l’accès à la psilocybine grâce au PAS, par le truchement de la clinique Mindspace, une clinique privée où est offerte la psychothérapie psychédélique assistée.

Une fin sereine

 

Plus que la mort, ce sont les deuils répétés depuis 2017 qui ont achevé de miner le moral de Mathieu Kirouac. « D’abord, ça a été la perte de mon nez, puis de subir le regard des autres, puis la perte de ma qualité de vie et de tous les projets de vie, qui sont tombés. »

Pour lui, il est maintenant minuit moins une. « Je ne ressens pas de détresse face à la mort. C’est l’avant qui me fait peur, la déchéance. Quand tu sais que tu vas mourir, toutes tes priorités changent. Et maintenant, ma priorité, c’est de vivre intensément et harmonieusement avec ceux qui sont autour de moi. »

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