Québec navigue-t-il à vue?

Des experts plaident pour le retour de l’accès aux tests PCR, qui étaient accessible à la population avant d’avoir été restreints l’hiver dernier.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Des experts plaident pour le retour de l’accès aux tests PCR, qui étaient accessible à la population avant d’avoir été restreints l’hiver dernier.

À partir du moment où la déferlante d’Omicron, qui infectait des milliers de personnes par jour, est apparue, le gouvernement a restreint l’accès aux tests PCR. Et les rapports quotidiens sur la situation de la COVID-19 n’ont plus mentionné que les hospitalisations et les décès. Le nombre de nouveaux cas positifs a disparu. On est à se demander si l’État maintient toujours une surveillance suffisante.

Santé Québec publie quotidiennement un bilan de la situation, dans lequel on spécifie qu’étant donné que « l’accès aux centres de dépistage est restreint aux clientèles prioritaires, le nombre de cas répertoriés […] n’est pas représentatif de la situation pour l’ensemble du Québec ».

L’accès aux tests d’amplification des acides nucléiques (TAAN, ou PCR en anglais) a en effet été restreint le 20 décembre 2021. Seuls les travailleurs essentiels (policiers, pompiers, personnel scolaire et des milieux de garde et du secteur de la santé) y ont droit. Dans un tel contexte, il est ainsi devenu nettement plus difficile de dresser un portrait précis du nombre de cas positifs en circulation.

L’ampleur des contaminations au sein de la population québécoise est actuellement estimée principalement à partir de la déclaration volontaire des résultats de tests rapides, le suivi des absences dans les écoles, ainsi qu’à partir d’analyses de la présence du virus dans les eaux usées des villes de Montréal, Québec, Laval et Gatineau.

La surveillance des eaux usées ne permet toutefois de déterminer que des tendances temporelles dans la circulation du virus au sein de la population. Les eaux usées ont par contre l’avantage d’inclure les virus excrétés par « les personnes asymptomatiques ou qui n’ont pas été testées », souligne l’un des coordonnateurs du projet d’analyse des eaux usées, Dominic Frigon, de l’Université McGill.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) assure que « les systèmes de surveillance [de la COVID-19] sont toujours les mêmes ». Un outil a d’ailleurs été ajouté au réseau de vigilance avec le programme provincial de vigie des eaux usées, précise Robert Maranda, porte-parole du ministère.

Au Laboratoire de santé publique du Québec (LSPQ), on nous indique que la surveillance des variants en circulation n’a pas faibli malgré la restriction de l’accès aux tests TAAN, bien au contraire. « On a mis en place un nouveau processus qui nous permet d’avoir des résultats de séquençage beaucoup plus rapidement. Il ne s’écoule que dix jours, par rapport à deux à trois semaines précédemment, entre le prélèvement et l’identification du variant présent dans l’échantillon », précise Inès Levade, conseillère scientifique au LSPQ et coordonnatrice du Comité d’experts sur la vigie génomique du SRAS-CoV-2.

Le brouillard

 

Néanmoins, plusieurs experts croient qu’un portrait plus précis de la situation serait nécessaire. « Avancer dans le brouillard comme ça [comme au Québec] en gestion de crise, c’est vraiment une très mauvaise stratégie, parce qu’on n’est pas capable de prévenir, on ne sait pas ce qui s’en vient, et cela peut soulever d’énormes enjeux. C’est vrai que ces variants-là [qui circulent en ce moment] semblent beaucoup moins nocifs. Mais les personnes infectées doivent se conformer à des mesures d’isolement et de confinement qui peuvent avoir un fort impact sur la société, sur tous les secteurs économiques », fait remarquer la professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Roxane Borgès Da Silva.

Cette dernière a pu expérimenter cette semaine la performance exemplaire du système de dépistage et de traçage de la COVID en France. Son fils a eu accès à un test TAAN à la suite d’un test rapide positif et, en plus de recevoir le résultat positif par message texte, un agent-enquêteur de la santé publique a pris l’initiative de contacter la compagnie aérienne pour qu’elle prévienne les passagers ayant voyagé à proximité du jeune garçon afin qu’ils fassent un test de dépistage.

Au Québec, la Direction régionale de santé publique effectue actuellement « une enquête écourtée de la plupart des cas ayant eu accès aux TAAN qui lui sont déclarés, selon les capacités et les priorités. Et dans le contexte d’une éclosion en milieu de vie pour aînés, elle effectue des enquêtes plus poussées », précise Marianne Paquette, conseillère aux relations médias.

Élargir l’accès aux tests PCR à l’ensemble de la population permettrait d’avoir une meilleure idée de l’état de la pandémie, estime Nathalie Grandvaux, chercheuse au Centre de recherche du CHUM sur les infections virales respiratoires. Même si plusieurs personnes sont infectées, le nombre de tests de dépistage à effectuer ne serait pas déraisonnable pour l’instant, fait-elle valoir.

« Ce ne serait pas nécessaire d’autoriser l’accès aux tests TAAN aux personnes simplement exposées. Mais ces tests, combinés à la surveillance des eaux usées, nous donneraient un portrait plus précis de ce qui se passe en matière de transmission communautaire. Et un tel portrait serait important pour des raisons de gestion des ressources hospitalières et communautaires (CLSC, CHSLD). Il est difficile de gérer les ressources, soit d’affecter des infirmières et des inhalothérapeutes aux services qui en ont le plus besoin, quand on ne sait pas ce qui va arriver à notre porte », ajoute le Dr Don Vinh, microbiologiste-infectiologue au CUSM.

En point de presse mercredi, le directeur national de santé publique, le Dr Luc Boileau, a toutefois fermé la porte à l’idée de rendre accessibles les tests TAAN à la population générale.

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