Un bagage d’expérience dont la santé se prive

L’Association d’orthopédie du Québec soutient que des médecins retraités ont cessé de faire de l’assistance opératoire en raison de cette exigence de formation continue du Collège des médecins.
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse L’Association d’orthopédie du Québec soutient que des médecins retraités ont cessé de faire de l’assistance opératoire en raison de cette exigence de formation continue du Collège des médecins.

L’Association d’orthopédie du Québec demande au Collège des médecins du Québec de revoir sa position concernant les médecins retraités qui font de l’assistance opératoire. Le Collège exige de ceux-ci qu’ils suivent 250 heures d’activités de formation continue tous les cinq ans, même si leur pratique se limite à écarter des tissus ou à manipuler un membre pendant une opération. Des orthopédistes déplorent que cette obligation entraîne le départ de « précieux » assistants, en pleine reprise des interventions chirurgicales.

Le Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS) a perdu en avril un « assistant en or », se désole la Dre Annie Deshaies, cheffe d’orthopédie au CIUSSS de l’Estrie. Le Dr Jean-Luc Bergeron, un chirurgien plastique retraité, a renoncé à son permis de pratique après que le Collège des médecins lui a signifié qu’il devait effectuer 250 heures d’activités de formation continue sur une période de cinq ans s’il voulait continuer à faire de l’assistance opératoire. Tous les membres actifs du Collège sont tenus de respecter ce règlement.

« Cet homme nous rendait de fiers services, souligne la Dre Deshaies, qui pratique au CHUS. Si on avait un pépin, on l’appelait un peu à la dernière minute et il était disponible. »

Le Dr Bergeron était content de pouvoir éviter qu’une opération soit annulée. « C’était un peu ma contribution sociale, affirme le médecin de 62 ans, qui fait de l’assistance opératoire au CHUS depuis 2018. J’avais fait une promesse à mes confrères orthopédistes que j’allais les aider deux ou trois ans encore. »

La décision du Collège des médecins a changé ses plans. Le Dr Bergeron refuse de consacrer 250 heures de sa retraite à des activités de formation médicale continue pour une tâche, juge-t-il, qui n’en nécessite pas. Son permis de pratique, octroyé par le Collège, le restreignait à de l’assistance opératoire. Il ne pouvait prescrire de médicaments, par exemple. « Je faisais juste aider les chirurgiens en écartant les tissus ou en manipulant des membres, dit-il. C’était d’une simplicité désarmante. »

Le Dr Bergeron estime que les activités de formation lui auraient coûté plus cher que les revenus tirés de cette pratique. Il a travaillé environ 100 heures au CHUS l’année dernière. « J’ai facturé 20 000 $ à la RAMQ [Régie de l’assurance maladie du Québec]. Ça me coûte à peu près 5000 ou 6000 $ garder mes licences », précise-t-il.

L’ancien propriétaire d’une clinique de chirurgie esthétique, qui se dit « indépendant financièrement depuis longtemps », souligne que la décision du Collège « nuit au patient et au système de santé plus » qu’à lui-même. « Si je ne fais pas ça, je vais aller reconduire des vieux messieurs à leur rendez-vous de chimiothérapie et je vais être aussi content », dit-il. Il pourra aussi profiter davantage de sa retraite. Lorsque Le Devoir l’a joint, il se trouvait sur un voilier au large de la Côte d’Azur et entamait un périple de trois mois.

Casse-tête dans les hôpitaux

 

L’Association d’orthopédie du Québec (AOQ) soutient que « quelques » médecins retraités ont déjà abandonné l’assistance opératoire en raison de cette exigence du Collège. Elle craint que d’autres fassent de même. Selon le président de l’AOQ, le Dr Jean-François Joncas, ces ressources sont précieuses en contexte de pénurie de main-d’oeuvre et de rattrapage des opérations.

L’orthopédiste explique qu’une infirmière est requise lors d’interventions « simples », mais que deux sont nécessaires lors d’opérations plus complexes, comme un remplacement de hanche ou de genou. L’une d’elles est chargée de l’instrumentation, l’autre de l’assistance au chirurgien. Lorsqu’il manque de personnel, les médecins retraités viennent en renfort.

Selon un récent sondage mené par l’AOQ, près de 17 % des chefs de département d’orthopédie font appel à eux pour de l’assistance opératoire. « J’ai de la misère à comprendre pourquoi le Collège dit d’un côté qu’il fait tout pour aider les patients à avoir des soins, qu’il collabore, et d’un autre côté, qu’il leur mette un petit peu beaucoup de bâtons dans les roues [dans ce dossier] », dit le Dr Joncas.

« Comment le Collège peut-il exiger qu’un médecin à la retraite, qui va à la salle d’opération tenir des écarteurs ou aider le chirurgien, ait une formation continue au même titre que quelqu’un qui est en pratique active ? » ajoute-t-il.

L’AOQ croit que le Collège des médecins doit d’alléger l’obligation de formation continue pour cette catégorie de membres. L’orthopédiste Marie-Lou Rodrigue-Vinet en est convaincue aussi. À l’hôpital de Shawinigan, où elle travaille, de 80 à 90 % des cas nécessitent de l’assistance opératoire, signale-t-elle. « Avant, ça allait bien, on avait de l’assistance par les infirmières, dit l’adjointe du chef d’orthopédie. Mais depuis deux ans, avec la pénurie de personnel aggravée par la COVID, on devait s’assister entre nous [orthopédistes]. »

Pour le moment, son équipe peut compter sur deux médecins de famille qui font de l’assistance opératoire. Mais ceux-ci sont en fin de carrière, précise-t-elle. L’exigence du Collège pourrait constituer un frein à la poursuite de leur pratique une fois qu’ils seront à la retraite, pense-t-elle. Elle aimerait un coup de pouce du Collège. « Le CIUSSS travaille fort pour augmenter le personnel et nous assurer de l’assistance, affirme-t-elle. Mais on pense que plus on a de solutions, mieux c’est. »

Interpellé au sujet des médecins retraités faisant de l’assistance opératoire, le Collège des médecins du Québec répond que le « Règlement sur la formation continue obligatoire des médecins » s’applique à « l’ensemble des médecins qui exercent des activités médicales ». « Nous considérons ce maintien des compétences essentiel pour tout médecin exerçant des activités professionnelles […] y compris dans le contexte de l’assistance opératoire », écrit-on dans un courriel.

Le Collège ajoute que le règlement est en vigueur depuis le 1er janvier 2019, mais que « les premières sanctions pour les médecins en défaut pour les années 2019 et 2020 ont été appliquées seulement cette année ». « De nombreuses communications ont été envoyées aux membres en défaut, les informant de leur situation en regard de leurs obligations de formation continue et des prochaines étapes dans l’étude de leur dossier », précise-t-on. Selon le Collège, « plus de 99 % des médecins ont respecté les exigences de formation, y compris des médecins n’exerçant qu’en assistance opératoire ».

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