Une séance unique avec un psy pour gérer un problème

L’Ordre des psychologues du Québec met en garde les établissements de santé contre cette approche «très attrayante».
Photo: Getty images iStock L’Ordre des psychologues du Québec met en garde les établissements de santé contre cette approche «très attrayante».

Un seul rendez-vous avec un psychologue pour surmonter une épreuve, comme une rupture amoureuse. L’« intervention en séance unique » fait son chemin dans le réseau de la santé et des services sociaux au Québec. Le groupe de médecine familiale universitaire (GMF-U) Saint-Jean-sur-Richelieu l’offre à ses patients, et le CISSS de la Montérégie-Ouest veut lancer un projet-pilote. L’Ordre des psychologues du Québec met en garde les établissements de santé contre cette approche « très attrayante ».

Kathy Perreault, psychologue au GMF-U Saint-Jean-sur-Richelieu, a adopté en 2018 l’« intervention en séance unique » pour améliorer l’accès à ses services. À l’époque, la professeure associée de clinique de l’Université de Sherbrooke n’avait qu’un jour par semaine pour voir des patients au GMF-U (elle a une tâche d’enseignement). Elle offrait à la clientèle des suivis « conventionnels » pouvant s’étirer sur plusieurs séances.

« Je me rendais compte que je voyais 16 ou 17 patients par année, dit Kathy Perreault. Je trouvais que ce n’était pas suffisant pour un service en première ligne. » Son GMF-U compte 9000 patients inscrits.

Pour offrir du soutien à davantage de gens, Kathy Perreault utilise désormais l’« intervention en séance unique », une approche notamment présente en Ontario, en Angleterre et en Australie. Elle rencontre des patients qui vivent des moments éprouvants, mais pas des individus en crise (ex. : idées suicidaires).

« Lors de la rencontre, on va se concentrer sur une problématique dans le “ici et maintenant”, explique la psychologue. On va faire un plan avec cette personne pour l’aider dans son quotidien à trouver des moyens qui lui permettront de gérer la situation qu’elle trouve difficile. » Au besoin, le patient pourra la consulter de nouveau.

Geneviève Bruneau, directrice médicale par intérim du GMF-U Saint-Jean-sur-Richelieu, envoie régulièrement des patients à Kathy Perreault. Elle cite le cas d’une femme dans la quarantaine dont le père est aux prises avec un problème de santé important. « Elle était assez démunie pour “dealer” avec sa vie personnelle, ses enfants et le proche malade, dit la médecin de famille. Parfois, la rencontre avec la psychologue peut aider à tempérer les choses ou à ventiler. »

Selon la Dre Bruneau, les patients du GMF-U sont satisfaits du service. « Parfois, ils auraient voulu plus d’une séance, reconnaît-elle. Mais ils comprennent que les ressources sont limitées. Et ils savent qu’ils ont le droit de revenir. » Les travailleuses sociales du GMF-U peuvent assurer des plus longs suivis.

Une étude

 

Afin de mesurer l’efficacité de la séance unique, Kathy Perreault a mené en 2019 une étude auprès de 114 patients adultes, en collaboration avec la professeure de l’Université de Sherbrooke Mylaine Breton.

L’état psychologique des participants s’est amélioré, selon Kathy Perreault. « L’intensité du problème perçu a diminué après la séance unique, et c’est resté comme ça lors du suivi quatre à six semaines plus tard, affirme-t-elle. L’intensité de la détresse psychologique a aussi baissé de façon significative, et c’est demeuré comme ça quatre à six semaines plus tard. » Le sentiment de bien-être, lui, a augmenté après la séance et s’est maintenu.

Un patient sur cinq, dans l’étude, a eu besoin de plus d’une rencontre. Près de 93 % se sont dits satisfaits de leur rencontre.

Intéressé par cette approche, le CISSS de la Montérégie-Ouest compte lancer un projet pilote prochainement. Dans l’établissement de santé, des dizaines de psychologues, de travailleurs sociaux et d’agents en relations humaines ont déjà été formés par Kathy Perreault. D’autres le seront prochainement.

« Si on réussit à mettre en place cette forme d’intervention là et qu’on réussit à l’offrir au bon moment à notre clientèle, peut-être qu’une seule séance va être suffisante et que ça va éviter que les [problèmes des] gens se chronicisent », pense Sophie Poirier, directrice adjointe à la direction des services multidisciplinaires, de la recherche et de l’enseignement universitaire.

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C’est le nombre de Québécois en attente d’un service en santé mentale en date du 21 mai, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Selon elle, cette approche pourrait contribuer à réduire les délais d’attente pour les services en santé mentale. « Ça va libérer des places pour les gens qui ont des besoins plus complexes, qui vont avoir peut-être besoin d’une approche différente ou qui n’ont pas envie de cette approche, croit Sophie Poirier. Ça reste un choix. »

Gaëtan Roussy, président de l’Association des psychologues du Québec, croit que la séance unique « peut aider des gens » qui ont des « problèmes situationnels ». Mais il faut d’abord bien évaluer le patient, insiste-t-il, pour s’assurer qu’il s’agit de la bonne avenue pour lui.

Des réserves

 

Gaëtan Roussy craint que la séance unique ne soit « instrumentalisée » par des gestionnaires de CISSS et CIUSSS pressés de réduire leurs listes d’attente. « Étant donné qu’il y a une pénurie de psychologues, on va en prendre un paquet pour faire juste une rencontre d’une séance pour analyser une situation et “merci, bonsoir”, appréhende-t-il. Il ne faut pas que ça vire de même. »

La présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou, exprime aussi des réserves à l’égard de la séance unique. Elle souligne qu’il ne s’agit pas de psychothérapie ou d’un traitement psychologique, et que cela s’apparente davantage à du counselling ou à du coaching.

« Ça ne s’applique pas à tous les types de clients, signale-t-elle. La séance unique, ça prend quelqu’un qui est motivé à changer et qui a les ressources pour changer aussi. Vous ne traitez pas un épisode dépressif majeur avec ça. »

Christine Grou juge qu’« il y a nécessité de faire davantage de recherches » sur cette approche. « On le sait qu’avec les patients qui ont des troubles mentaux, ça ne s’applique pas nécessairement, et la littérature le dit », affirme-t-elle.

Elle rappelle que les traitements psychologiques dans le réseau public sont déjà « très courts ». « C’est très dangereux d’essayer d’importer ça et de penser que ça peut régler le problème d’accès [aux services en santé mentale] », conclut-elle.

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