Voir le physiothérapeute avant le médecin

La physiothérapeute Marjorie Gingras rencontrait son patient, Keith Carrier, au GMF-R Azur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La physiothérapeute Marjorie Gingras rencontrait son patient, Keith Carrier, au GMF-R Azur.

Le bon soin, au bon moment, au bon endroit, par le bon professionnel. C’est le nouveau mantra du ministère de la Santé et des Services sociaux, qui mise sur l’interdisciplinarité pour améliorer l’accessibilité des soins de première ligne et désengorger les urgences. Le Devoir vous présente des initiatives où les professionnels poussent la collaboration au maximum, au bénéfice des patients. Second texte de trois.

Monique Lebeau, 69 ans, a chuté d’un escabeau la semaine dernière alors qu’elle nettoyait l’extérieur de sa roulotte dans le Vermont. Sa hanche droite a encaissé le coup. Aux prises avec de vives douleurs, elle est revenue au Québec pour consulter un médecin dans une clinique. Elle n’a pas trouvé de rendez-vous et s’est retrouvée à l’urgence de l’Hôpital Charles-Le Moyne, à Greenfield Park. « On m’a dit qu’il y avait 18 heures d’attente », raconte-t-elle.

Le centre hospitalier lui a offert un rendez-vous le lendemain matin dans une superclinique à proximité, le GMF-R Azur. Monique Lebeau y a été accueillie et évaluée par une physiothérapeute, et non par un médecin. « La physiothérapeute est allée voir le médecin et elle a dit, “on va passer aux rayons X” », explique la retraitée. Puis le diagnostic médical est tombé : fracture à la tête du fémur. Monique Lebeau a été transférée à Charles-Le Moyne et opérée le lendemain par un orthopédiste.

À l’« urgence » de la clinique Azur, les patients souffrant de problèmes musculo-squelettiques sont d’abord vus par un physiothérapeute, puis par un médecin. « Pendant que la physiothérapeute évalue un cas musculo-squelettique, qu’elle avance déjà le plan de traitement, le diagnostic probable, moi j’ai le temps de voir d’autres patients », dit le Dr Laurent Vanier, médecin responsable du GMF-R et urgentologue à Charles-Le Moyne.

En plus de faire du triage, la physiothérapeute Danielle Richer commence la prise en charge du patient. Elle cite en exemple le cas récent d’un joueur de baseball qui s’est fait une entorse à la cheville. « J’ai dit au médecin “on va prescrire une orthèse tout de suite pour accélérer le retour au jeu”. J’ai commencé les exercices avec lui. J’ai corrigé ses béquilles parce qu’évidemment, il avait des béquilles toutes croches », détaille-t-elle.

Au Québec, les physiothérapeutes demeurent rares dans les « sans rendez-vous ». Le GMF-R Azur a fait figure de pionnier en 2016 lors du lancement de son projet pilote, en partenariat avec la clinique privée Physiothérapie Universelle. Cette dernière fournit gratuitement deux physiothérapeutes à Azur, afin d’assurer une présence à temps partiel à l’urgence (le service a été interrompu pendant une partie de la pandémie).

Léna Mardelli, directrice régionale et de développement chez Physiothérapie Universelle, assure que ce « don » ne sert pas à rediriger des patients vers sa clinique. Ses employés ne portent pas de chandail à l’image de l’entreprise à la clinique. Ils orientent les usagers vers le site de l’Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec (OPPQ) s’ils souhaitent entreprendre un traitement au privé.

La physiothérapeute — une passionnée, selon les gens du milieu — a été la première à travailler à l’urgence du GMF-R Azur au début du projet. Elle est persuadée que les professionnels comme elle peuvent aider à désengorger les urgences. « 90 % des cas musculo-squelettiques sont facilement traitables par des physiothérapeutes en première ligne, estime-t-elle. La première fois que tu as mal au dos, si c’est bien réglé tout de suite, tu sauras exactement ce qu’il faut faire. Tu ne reviendras pas quatre fois [à la clinique]. »

Léna Mardelli souligne que son équipe et celle d’Azur n’ont « rien inventé ». « Dans l’armée canadienne, les patients sont vus par des physiothérapeutes au départ, pas par des médecins, quand il s’agit de problèmes musculo-squelettiques », ajoute-t-elle.

Selon elle, les physiothérapeutes trouvent stimulant de travailler en première ligne, en collaboration avec des médecins. Cela change des séances de thérapie en clinique. « C’est un bonbon pour eux », pense-t-elle.

Pour les gens sans assurance

 

En plus d’avoir lancé un projet de physiothérapie à l’urgence, le GMF-R Azur a fait le choix d’intégrer à son équipe générale une physiothérapeute à temps plein, Marjorie Gingras (la professionnelle est « prêtée » à la clinique par le CISSS de la Montérégie-Centre).

Sa mission ? Évaluer la condition de patients sans assurance privée et avec des problèmes musculo-squelettiques, et les outiller, en quelques séances de thérapie, afin qu’ils améliorent leur état et préviennent les récidives. Sans tomber dans le cercle vicieux des antidouleurs…

Marjorie Gingras ne manque pas de travail. Le GMF-R Azur compte plus de 25 000 patients inscrits (l’équivalent de 29 000 en tenant compte de leur vulnérabilité). « Au départ, quand je suis arrivée ici, les médecins me référaient des patients en se disant “on a tout essayé, allons faire de la physio”, affirme-t-elle. Aujourd’hui, ils m’envoient les patients en disant “douleur à la hanche, qu’est-ce que tu en penses ?” »

Cheveux remontés en chignon, souliers de course bleu poudre, t-shirt identifié « Physio », Marjorie Gingras fait bouger ses patients dès leur arrivée. Lors de la visite du Devoir vendredi dernier, Keith Carrier, 81 ans, a monté et descendu des escaliers dans la clinique, en plus d’effectuer une série de mouvements (flexions, rotations, etc.) avec ses jambes. Cet amateur de vélo a été envoyé en physiothérapie par son médecin pour des douleurs à une hanche.

Après évaluation, Marjorie Gingras lui a conseillé divers exercices. Elle lui a aussi recommandé, avec le sourire, « de ne pas gosser la douleur », c’est-à-dire d’éviter de reproduire volontairement la douleur par des gestes inutiles ou la palpation. Keith Carrier a apprécié son premier rendez-vous. « Je me sens mieux informé », dit-il.

Marjorie Gingras rêve que les 372 GMF au Québec comptent dans leur équipe un physiothérapeute afin de soutenir les médecins et les infirmières praticiennes spécialisées. « Actuellement, environ 20 GMF en ont et ils ne sont pas tous à temps plein », se désole-t-elle. Pourtant, « de 20 à 30 % des consultations chez les médecins de famille sont de nature musculo-squelettique », ajoute-t-elle.

Le président de l’OPPQ, Denis Pelletier, salue la « volonté politique » du gouvernement Legault de faire plus de place aux divers professionnels du réseau de la santé. Depuis mai 2020, les physiothérapeutes ont le droit, à certaines conditions, de prescrire des radiographies pour un traumatisme survenu il y a moins de 72 heures. Un service de physiothérapie est aussi maintenant offert aux urgences du CHU de Québec.

Mais Denis Pelletier croit qu’il faut aller encore plus loin. « Au lieu d’aller dans un GMF ou à l’urgence, vous pourriez aller dans une clinique de physiothérapie où un physiothérapeute vous donnerait un service qu’il facturerait à la Régie de l’assurance maladie du Québec », avance-t-il.



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