Manque de sommeil et risque d'obésité

Un touriste pose sur une sculpture de Fernando Botero intitulée Seated Woman, présentée à Venise en 2003.
Photo: Agence France-Presse (photo) Un touriste pose sur une sculpture de Fernando Botero intitulée Seated Woman, présentée à Venise en 2003.

Selon une étude menée conjointement par des chercheurs de nationalités française, belge, turque et bulgare, le manque de sommeil provoque, entre autres conséquences physiologiques, une stimulation de l'appétit. D'autre part, si la réduction du temps de sommeil s'installe sur un mode chronique, elle augmente notablement le risque de survenue d'une surcharge pondérale, voire d'une obésité.

Cette étude, publiée dans le dernier numéro daté du 7 décembre des Annals of Internal Medicine, a été dirigée par les docteurs Karine Spiegel (Centre d'étude des rythmes biologiques, Université libre de Bruxelles) et Eve Van Cauter (département de médecine, Université de Chicago).

L'équipe du Dr Van Cauter avait déjà établi un lien entre la baisse de la qualité du sommeil au fil de l'âge et l'augmentation de la quantité de graisse dans l'organisme. Dans un travail publié dans le Journal of the American Medical Association daté du 16 août 2003, elle expliquait notamment ce phénomène par une baisse de la production de l'hormone de croissance par l'organisme, phénomène ayant pour conséquence d'augmenter le volume des tissus graisseux.

L'étude avait alors porté sur 149 hommes âgés de 16 à 83 ans. Elle démontrait que, passé 45 ans, les hommes ne peuvent pratiquement plus bénéficier des phases de sommeil dit « profond », phases durant lesquelles une région spécifique du cerveau synthétise l'hormone de croissance. « Nous savons actuellement que, si nous augmentons la quantité de sommeil profond, nous pouvons augmenter la quantité d'hormones de croissance », expliquait le docteur Van Cauter lors de la publication de ce travail.

Une étude plus récente de l'Université Columbia (New York) avait déjà suggéré que le manque de sommeil pouvait être associé à l'obésité. Les chercheurs parvenaient à la conclusion que les personnes qui dorment moins de quatre heures par nuit ont un risque d'obésité augmenté de 73 % par rapport à celles qui dorment quotidiennement entre sept et neuf heures. Cette proportion n'est plus que de 50 % pour les personnes qui dorment cinq heures, et de 23 % pour celles qui dorment six heures par nuit. De tels constats pouvaient paraître quelque peu paradoxaux, si l'on considère que le sommeil correspond à une période de moindre dépense calorique.

Les conclusions de l'étude qui vient d'être publiée fournissent de nouveaux et séduisants éléments de compréhension. Les chercheurs ont observé 12 hommes volontaires, non fumeurs et en parfaite santé, tous âgés d'une vingtaine d'années. Ce travail démontre en effet, pour la première fois, qu'une réduction de la durée de sommeil provoque, chez des hommes en bonne santé, une élévation des concentrations sanguines d'une hormone stimulant l'appétit (la ghreline). Dans le même temps, cette réduction de sommeil est associée à une diminution des concentrations de la leptine, hormone qui, physiologiquement, induit une sensation de satiété et donc une réduction des apports alimentaires.

Ces perturbations hormonales sont observées après deux nuits consécutives d'un sommeil d'une durée inférieure à quatre heures. À ce stade, l'augmentation du taux de concentration de ghreline est déjà de 28 % et celle de leptine, de 18 %. « La privation partielle de sommeil s'accompagne effectivement d'une augmentation de la faim et de l'appétit, et l'importance de cette augmentation est proportionnelle à l'importance des modifications hormonales », concluent les auteurs de ce travail. Ils précisent aussi que les différences dans les comportements alimentaires sont importantes entre les volontaires ayant passé deux nuits avec moins de quatre heures de sommeil et ceux qui ont bénéficié de deux nuits avec dix heures de sommeil chacune.

À partir de ces résultats expérimentaux, les auteurs ne craignent pas d'extrapoler. « La réduction du temps de sommeil, qui caractérise l'évolution des sociétés industrialisées depuis un demi-siècle, pourrait jouer un rôle déclenchant — ou à tout le moins favorisant — de l'épidémie d'obésité qui sévit aux États-Unis et qui progresse dans de nombreux autres pays », soulignent-ils.

Aux États-Unis, la durée moyenne du sommeil quotidien a été réduite de près de deux heures, passant de huit heures et demie dans les années 60 à un peu moins de sept heures aujourd'hui. Durant la même période, la proportion des jeunes adultes dormant moins de sept heures par jour est passée de 15,6 % à 37,1 %. À l'inverse, la proportion des personnes dormant huit heures ou plus est tombée de 40,8 % à 23,5 %. En 1960, aux États-Unis, on comptait un obèse pour neuf adultes. Aujourd'hui, cette proportion est d'un sur trois.

Pour le docteur Spiegel, il convient d'ores et déjà de tirer les conséquences de ces observations. « Jusqu'à présent, la prise en charge médicale de l'obésité et du surpoids se fondait sur une restriction des apports caloriques et une augmentation des dépenses via l'exercice physique. Il faut désormais y ajouter des conseils comportementaux concernant le sommeil », souligne-t-elle.

Pour Karine Spiegel, les résultats de ces études plaident en faveur d'un retour à des durées de sommeil supérieures à celles observées dans les pays industrialisés. « C'est d'autant plus vrai, explique-t-elle, que l'augmentation du temps de veille concerne des personnes sédentaires qui réduisent leur durée de sommeil pour, le plus souvent, regarder la télévision. »