Un quatrième anti-inflammatoire en observation

Nouvelle tuile pour les patients qui doivent prendre des anti-inflammatoires. Montré du doigt lundi par la puissante Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis, le naproxen se retrouve maintenant dans la mire de Santé Canada, qui compte bien suivre le dossier de près, même si un avis ou un retrait sont pour le moment écartés par l'organisme fédéral.

Après le choc du retrait du Vioxx, le médicament-vedette de Merck, et la mise en examen des deux protégés de Pfizer, Celebrex et Bextra, l'annonce de réserves à l'endroit d'un quatrième anti-inflammatoire, vieux de 28 ans celui-là, suscite beaucoup d'inquiétude chez les patients qui souffrent de douleurs chroniques. C'est pourtant faire du bruit pour bien peu de chose, croit le chef du département de rhumatologie du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM).

Son premier mot d'ordre: «Ne pas paniquer.» Et pour cause: les études en jeu dans cette affaire sont bien minces, croit fermement le Dr Jean-Pierre Pelletier. «On se base sur trois études comparant le Celebrex et le naproxen dans le traitement de l'Alzheimer, mais ce sont de petites études de 2000 à 3000 personnes seulement. L'une a montré des effets négatifs pour le Celebrex, une autre pour le naproxen, alors que la dernière n'a montré aucun effet négatif.»

En tant que clinicien, le chef du département de rhumatologie cherche le protocole de recherche adéquat, ce qui, ici, n'est vraisemblablement pas le cas. «C'est un peu comme jouer au casino, explique le Dr Pelletier. Ce n'est pas de la science, c'est précipité et ça n'a aucune valeur scientifique, d'autant plus que ces tests avaient d'autres buts.»

Selon le Dr Pelletier, pour qu'une étude soit valable, elle doit disposer d'un échantillon d'au moins 25 000 personnes et sa question doit être précisément ciblée. «La taille d'un échantillon commande la grosseur de l'échantillon. Ici, on n'avait ni la bonne taille ni la bonne question. Ce n'est pas un travail scientifique.»

À cet égard, le cas du Vioxx est autrement plus clair. Merck a en effet mené une étude populationnelle par l'entremise d'une compagnie de manage care qui, pour ce faire, a consulté son immense base de données californienne, qui compte de trois à quatre millions de personnes.

«Le Vioxx se détachait nettement du lot en montrant des risques accrus d'incidents cardiovasculaires alors que le Celebrex montrait au contraire des effets cardioprotecteurs», note le rhumatologue, qui s'est plongé dans l'étude dès sa publication.

Pour le Dr Pelletier, cette étude est la preuve que l'effet de classe (Vioxx, Celebrex et Bextra appartiennent à la même classe dite COX-2) brandi par les financiers pour ébranler Pfizer à la suite de la déconfiture de Merck n'existe tout simplement pas. «En tant que clinicien, je cherche le protocole de recherche adéquat. Selon moi, il est impossible de conclure à un effet de classe seulement sur la base de ces trois études.»

La problématique est sensiblement la même pour le naproxen, vendu sous le nom d'Aleve (Bayer) ou de Naprosyn (Roche). Appartenant à une classe plus ancienne, ce non-stéroïdien est vendu sans ordonnance dans plusieurs pays, notamment les États-Unis, alors que le Canada n'en permet la vente que sur ordonnance d'un médecin.

L'étude montrée du doigt par la FDA portait sur 2500 patients et visait à déterminer si le naproxen ou le Celebrex pouvaient réduire les risques de la maladie d'Alzheimer parmi des personnes âgées. Mais les recherches ont été suspendues après trois ans, lorsqu'on a découvert que les patients qui prenaient du naproxen avaient une incidence 50 % plus élevée de subir des attaques cardiaques ou un accident vasculaire.

Encore une fois, le Dr Pelletier émet de sérieuses réserves sur la validité de cette étude. «S'il fallait qu'Aleve soit si mortel, on l'aurait su bien avant. Dans plusieurs pays, ce médicament est en vente libre. C'est de loin le médicament le plus vendu de la planète, il n'y a pas lieu de s'inquiéter.»

En attendant des études plus solides sur les propriétés du naproxen, Santé Canada conseille aux patients qui en font usage de prendre la plus petite dose possible. «Pour le moment, nous n'en sommes qu'à revoir la littérature scientifique afin de déterminer s'il y a lieu d'émettre ou non un avis», a dit une porte-parole, Carole Saindon.

Vendredi dernier, Santé Canada avait émis un avis pour informer les patients d'un risque accru d'incidents cardiovasculaires avec le Celebrex lorsque pris à des doses quotidiennes variant de 400 à 800 mg.

La première étude avait démontré des risques accrus d'incidents cardiovasculaires graves. À une dose quotidienne de 400 mg, le risque est de 2,5 fois plus élevé, alors qu'à une dose quotidienne de 800 mg, le risque est de 3,4 fois plus élevé.

La seconde étude, portant sur une dose quotidienne de 400 mg de Celebrex, n'avait pas démontré jusqu'ici un risque accru d'incidents cardiovasculaires. Toutefois, compte tenu des résultats de la première étude, l'utilisation de Celebrex a été interrompue dans les deux recherches en question.

Santé Canada a demandé aux fabricants d'anti-inflammatoires de type COX-2 vendus au pays (Celebrex, Bextra, Mobicox et autres formes génériques du meloxicam) de lui fournir de plus amples renseignements sur l'innocuité et poursuivra l'examen du profil d'innocuité de cette classe de médicaments afin de tenir compte de tous les éléments connus concernant leurs risques et leurs avantages lorsqu'on les utilise conformément aux recommandations du fabricant.

D'ici là, le Dr Jean-Pierre Pelletier entend bien continuer à prescrire du Celebrex comme du naproxen. Une position reprise par le Dr Arthur Bookman, qui préside le comité consultatif médical de la Société d'arthrite. Par voie de communiqué, celui-ci a rappelé que de plus amples informations seront nécessaires avant de pouvoir tirer des conclusions au sujet du naproxen, qui demeure, a-t-il, un médicament «bien toléré».
1 commentaire
  • Roger Simard - Abonné 23 décembre 2004 08 h 53

    Une contradiction et une erreur

    Le Dr. Pelletier affirme que pour que des études soient prises au sérieux, il faut compter au moins 25,000 patients. Or, le Vioxx a été approuvé sur la foi d'une étude, Vigor, qui comptait 8,000 patients. Une étude d'ailleurs dans laquelle on avait déjà décelé le "signal cardiovasculaire". Par ailleurs, est-ce qu'il ne faut pas au contraire s'inquiéter lorsqu'un effet secondaire est déjà détecté alors que l'étude n'a pas encore été complété ? En général, celà indique que le signal est assez important.

    Par ailleurs, il est dit dans l'article que le Naproxen est le médicament le plus utilisé sur la planète....hmm..dans la liste des médicaments prescrits, il arrive au 60ième rang bien après le Celebrex, le Vioxx, l'acétaminophène et l'ibuprofène. (Mosby Drug Consult) Par ailleurs, parce qu'un médicament est très utilisé ne veut pas dire qu'il soit sécuritaire.....Je pense qu'avant de dire qu'il ne faut pas s'inquiéter, il faut là aussi que les autorités compétentes exigent des fabricants ( de médicaments génériques aussi) que les études soient complétés le plus rapidement possible afin que des réponses claires remplacent le flou scientifique dans lequel nous baignons depuis 2 mois.

    Roger Simard, B. Pharm
    Éditeur,
    www.theheart.org
    www.jointandbone.org