Bouffe et malbouffe: Le boeuf et ses bons gras trans

La guerre aux gras trans amorcée en novembre dernier par le gouvernement fédéral est encore trop jeune pour avoir atteint son objectif d'éradication de ces acides gras de l'alimentation humaine d'ici un an. Mais elle vient déjà de faire ses premiers «dommages collatéraux», c'est-à-dire chez les producteurs de boeuf et de lait, qui n'ont pas l'air de trouver la chose très drôle.

Le mal, pour le moment, est difficilement quantifiable. Mais la riposte préventive, elle, s'organise sur le terrain des relations publiques avec l'envoi récent, par le Centre d'information sur le boeuf, d'un communiqué de presse intrigant, intitulé Découverte d'un bon gras trans et jumelé à une vaste campagne visant à faire résonner la bonne nouvelle.

«Tout ça était prévu avant [l'effusion médiatique sur la volonté d'Ottawa de bannir ces acides gras]», avoue toutefois Francine Jodoin, porte-parole de ce groupe de pression versé dans la défense des intérêts économiques des industriels du boeuf. «C'est un hasard si ça sort en ce moment.»

Peut-être. Mais à l'heure où les gras trans se retrouvent au banc des accusés dans les bulletins de nouvelles et à la une des quotidiens de la province, les fabricants de steak jugent aujourd'hui plus que nécessaire d'apporter les nuances qui s'imposent afin de ne pas faire les frais d'un combat qui ne les regarde pas.

Normal. C'est que leurs produits carnés, qui mettent une bonne couche de beurre sur leur pain et des gallons de crème sur leurs épinards, contiennent en effet... des gras trans. Naturellement. Et cette présence vient de facto brouiller les cartes chez les consommateurs à qui on explique depuis des mois que ces acides sont néfastes pour la santé du coeur.

Or, si les beignes, les croustilles, les biscuits (populaires chez les enfants) ou les céréales s'exposent sur les tablettes des épiceries avec leurs vilains gras trans (induits artificiellement par les huiles végétales partiellement hydrogénées ou du shortening entrant dans leur composition), la viande — tout comme le lait, d'ailleurs — veut maintenant se montrer avec ses bons gras trans naturels, d'ordinaire baptisés, pour éviter toute confusion, acides linoléiques conjugués (ALC). Des gras bénéfiques pour l'être humain, selon l'industrie du boeuf, qui avoue toutefois entre les lignes que la chose n'est pas encore totalement prouvée.

Différents par leur structure moléculaire des gras trans obtenus par l'hydrogénation des huiles végétales — pour les rendre plus résistantes ou plus faciles à manipuler —, ces ALC n'interfèrent pas dans le bon fonctionnement du coeur. Au contraire. Ils seraient plutôt capables de ralentir la croissance des tumeurs cancéreuses, de renforcer les os, de réduire le gras corporel et d'augmenter la masse musculaire, prétend le Centre d'information sur le boeuf. Rien de moins.

Le portrait est d'un positivisme déconcertant, laissant du même coup entrevoir un avenir tout trouvé pour la galette de viande hachée: remède miracle contre les cellules cancéreuses du sein, de la peau ou de la prostate. À condition, bien sûr, que des études chez l'humain s'amorcent un jour pour démontrer ce lien salvateur. Ce qui n'est pas encore le cas.

À ce jour, en effet, ces bons acides gras trans, dont Santé Canada n'oblige pas l'étiquetage dans sa nouvelle réglementation nutritionnelle, ont fait leurs preuves en laboratoire sur des rats et dans des éprouvettes contre les tumeurs. Mais ce qui fonctionne in vitro ou chez des muridés n'est pas forcément valable in vivo pour les humains, chez qui «des tests [...] devraient être effectués pour vérifier ces résultats», reconnaît le regroupement de vendeurs de rôtis et de côtes à griller.

Malgré ce doute, le Centre d'information sur le boeuf maintient le cap dans sa stratégie de communication, histoire de redorer l'image de ses produits et d'inciter les consommateurs à ne pas manquer une occasion de mettre des galettes dans leur assiette afin de prendre soin de leur santé. Les producteurs de lait pourraient d'ailleurs en faire tout autant puisque 15 grammes de beurre contiennent en effet six fois plus d'acides linoléiques conjugués (ALC) que la même quantité de rôti de côte issu d'un bovin.

Le Devoir

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