La pilule abortive est moins utilisée au Québec qu’ailleurs au pays

La pilule abortive est en fait une combinaison de deux médicaments utilisés successivement pour stopper la grossesse, puis expulser les tissus.
Photo: Jacques Nadeau archives Le Devoir La pilule abortive est en fait une combinaison de deux médicaments utilisés successivement pour stopper la grossesse, puis expulser les tissus.

Le Québec demeure la province canadienne où le taux d’utilisation de la pilule abortive est le plus bas. Mais là où certaines y voient le signe de barrières à l’accessibilité, d’autres y dénotent plutôt la preuve que le réseau en place répond à la demande.

Entre le 1er janvier 2018 et le 31 mai 2019, 8 % des interruptions volontaires de grossesse (IVG) ont été réalisées par le biais de la pilule abortive dans la province, selon un rapport rendu public en juin 2020 par le Collège des médecins du Québec. À titre de comparaison, cette proportion était de 31 % en Ontario en 2019, révèle une étude de l’Université de la Colombie-Britannique publiée en janvier dans The New England Journal of Medicine.

« En Colombie-Britannique, ce taux grimpe à près de 50 %, souligne Frédérique Chabot, directrice de la promotion de la santé chez Action Canada pour la santé et les droits sexuels. Il y a eu un réel changement dans le paysage de l’accès à l’avortement depuis l’introduction de la pilule abortive. »

C’est en 2017 que cette option de remplacement du curetage (avortement procédural ou chirurgical) est devenue disponible au pays, après avoir obtenu le sceau d’approbation de Santé Canada. La pilule abortive (avortement médical ou médicamenteux) est en fait une combinaison de deux médicaments — le mifépristone et le misoprostol — utilisés successivement pour stopper la grossesse, puis expulser les tissus. À ne pas confondre avec la pilule du lendemain, qui empêche la grossesse après une relation sexuelle non protégée.

Ce ne sont pas toutes les grossesses qui peuvent être interrompues par un avortement médical. Cette intervention est réservée aux grossesses intra-utérines de 63 jours ou moins, indique le Collège des médecins. En mai 2019, 87 % des cliniques pratiquant des IVG dans la province étaient en mesure de proposer aux femmes la pilule abortive.

Deux options

Avec le spectre de l’invalidation de l’arrêt Roe v. Wade aux États-Unis, la pilule abortive est vue comme une solution aux restrictions à l’avortement chez nos voisins du Sud. Mais elle est loin d’être le choix majoritairement privilégié par les Québécoises.

Plusieurs raisons expliquent cette tendance, indique France Désilets, infirmière clinicienne et directrice de la clinique Morgentaler de Montréal. « Ce que les femmes me disent, c’est que l’avortement chirurgical est plus rapide. Un rendez-vous, et c’est fini. »

Un curetage dure environ une dizaine de minutes, alors qu’un avortement médical nécessite la prise de deux médicaments dans un intervalle de 24 à 48 heures. « Donc quand les femmes repartent de la clinique après leur rendez-vous, ce n’est pas terminé. »

Une autre préoccupation qui revient régulièrement est celle de la douleur, rapporte France Désilets. « C’est la question qu’on me pose le plus : laquelle des options est la plus douloureuse  Mais c’est très difficile à dire, puisque la douleur, c’est subjectif. » Pour l’avortement chirurgical, la douleur est atténuée par des médicaments intraveineux, alors que ce sont des médicaments oraux qui viennent soulager les femmes optant pour l’avortement médical. « Donc ça peut prendre un peu plus de temps pour faire effet », note l’infirmière clinicienne.

Enfin, la proportion des IVG qui ne sont pas couronnées de succès est légèrement plus élevée avec la pilule abortive qu’avec le curetage. Si la grossesse n’est pas interrompue avec l’avortement médical, un curetage pourrait alors être nécessaire.

À la clinique Morgentaler de Montréal, environ 20 % des grossesses admissibles sont interrompues par un avortement médical.

Accessibilité

Lorsque la pilule abortive est arrivée sur le marché canadien, elle a permis d’accroître l’accessibilité à l’avortement dans plusieurs provinces du pays où l’accès à l’IVG était limité aux centres urbains, souligne Frédérique Chabot. « Tout fournisseur de soins de santé primaires, que ce soit les médecins de famille, les infirmières praticiennes ou les sages-femmes, peut maintenant prescrire l’avortement médical. »

Mais pas au Québec. Seuls les médecins qui sont formés en interruption de grossesse peuvent prescrire la pilule abortive, spécifie le Collège des médecins. Une exigence qui peut nuire à l’accès, croit Frédérique Chabot.

« C’est une restriction qui n’existe pas dans les autres provinces et qui a mis des barrières à l’utilisation plus large de cette méthode, dit-elle. Mais le Québec est la province où les services d’avortement sont les plus intégrés aux services de santé primaires, donc il y avait déjà un très bon accès à l’avortement. »

Une nuance qu’apporte aussi France Désilets. « Le Québec est la région qui a les meilleurs services pour les IVG dans le monde et où ils sont le plus accessibles, souligne-t-elle. Ce n’est pas nécessaire au Québec de former d’autres professionnels pour offrir des avortements. » L’encadrement par le Collège des médecins n’est pas une entrave à l’accessibilité, estime-t-elle, mais plutôt « un standard de qualité qui doit exister ».

Est-ce donc un problème que la pilule abortive soit moins utilisée au Québec qu’ailleurs au pays ? « Absolument pas, répond France Désilets. L’accessibilité était déjà là au Québec, donc la pilule abortive a pris plus de temps à s’établir. Ce qui est le plus important, c’est que les femmes aient le choix entre les deux méthodes et aient les meilleurs soins possibles. » L’arrivée de la pilule abortive a représenté un gain énorme pour les Canadiennes, rappelle Frédérique Chabot. « Mais il ne faut certainement pas penser qu’il y a une compétition entre les deux options. »



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