La médecine familiale encore boudée par les finissants

Depuis 2013, 467 postes de résidence en médecine familiale n’ont pas été pourvus au Québec, selon la FMOQ.
Photo: iStock Depuis 2013, 467 postes de résidence en médecine familiale n’ont pas été pourvus au Québec, selon la FMOQ.

C’est maintenant confirmé. Les finissants en médecine au Québec délaissent, encore cette année, la médecine familiale au profit d’autres spécialités. Dans la province, 65 postes de résidents en médecine familiale sont demeurés vacants au terme du deuxième tour de jumelage du CaRMS, l’organisme pancanadien chargé de l’opération.

« C’est encore catastrophique, dit le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), le Dr Marc-André Amyot. À ce rythme-là, c’est une détérioration de la situation. Il faut renverser ça rapidement. » Le Québec affiche plus de postes non pourvus en médecine familiale (65) que toutes les autres provinces réunies (34). L’an dernier, 75 postes en médecine familiale étaient restés vacants.

En contraste, tous les postes de spécialité au Québec ont été pourvus cette année, sauf trois en médecine interne à l’Université de Montréal, selon les données rendues publiques par le CaRMS jeudi.

Depuis 2013, 467 postes de résidence en médecine familiale n’ont pas été pourvus au Québec, selon la FMOQ. Or, le syndicat estime qu’il manque déjà 1000 médecins de famille au Québec.

« La profession n’est plus attractive. Pourquoi ? » demande le Dr Amyot. Un comité du syndicat de médecins étudie la question. Mais son président émet quelques hypothèses. « Les étudiants en médecine ont beaucoup de stages en spécialités, dit-il. La majorité des professeurs dans les universités sont des spécialistes. Il faut exposer davantage les étudiants à la médecine familiale. »

Le Dr Amyot croit aussi que la lourdeur et la paperasse associées à la médecine familiale découragent des étudiants.

Aux premières loges

Le Dr Frédéric Picotte, directeur du groupe de médecine de famille universitaire (GMF-U) de Shawinigan-Sud, est à même de constater la désaffection envers la médecine familiale. Aucun des sept postes affichés dans sa clinique n’a été pourvu au premier tour du CaRMS. « On n’a jamais vu ça depuis l’ouverture de l’UMF [unité de médecine familiale], en 2007 », dit-il.

Lors du deuxième tour, deux postes ont été pourvus. Cinq demeurent vacants. « Normalement, on arrive à pourvoir souvent la plupart de nos postes, indique le Dr Picotte. Il reste parfois deux ou trois postes maximum au deuxième tour. »

Selon lui, les étudiants savent que la médecine de famille n’est « peut-être pas le chemin le plus facile » à emprunter. « Comme médecin de famille, la charge de travail ne cesse d’augmenter », affirme-t-il. Il explique que des omnipraticiens partent à la retraite et que les collègues de leur GMF ou clinique tentent de prendre en charge les patients les plus malades. C’est sans compter les patients orphelins vus en « sans rendez-vous » et qu’ils inscrivent ensuite à leur nom.

« On sait que la pression politique est plus grande pour les médecins de famille que pour les spécialistes, ajoute-t-il. On sait, en plus, que le salaire est moins bon. »

Pour attirer la « nouvelle génération de médecins », la médecine familiale doit redevenir « flexible », estime le Dr Picotte. « Avant, un médecin de famille, il voyait des patients de 0 à 99 ans. Il pouvait varier sa pratique : travailler à l’urgence, à l’hôpital, en bureau. Maintenant, il y a beaucoup de contraintes. »

Le lieu de travail des médecins dépend des plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM). Le type de pratique est déterminé par les départements régionaux de médecine générale, qui octroient les activités médicales particulières (ou « AMP », dans le jargon, c’est-à-dire des tâches imposées aux médecins ayant moins de 15 ans de pratique).

« À Shawinigan, un médecin de famille qui voudrait juste faire du bureau ne pourrait pas, soutient le Dr Picotte. Il devrait faire une charge à l’hôpital, parce qu’on craint la découverture de l’hôpital. Pour moi, c’est un non-sens. » Au Québec, quelque 990 000 personnes sont inscrites au guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF).

Climat difficile

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a reconnu jeudi que le « climat des dernières années » n’a « pas favorisé l’adhésion » des étudiants en médecine à la médecine familiale. « On ne se le cachera pas, ça a été difficile quand on discutait de “est-ce qu’ils travaillent assez fort” », a-t-il dit en entrevue avec Le Devoir. Il estime que son projet de loi 11 — auquel s’oppose la FMOQ — lui permettra d’avoir les données dénominatives nécessaires pour déterminer dans quelle région il manque des médecins de famille.

Selon Christian Dubé, la prise en charge de patients orphelins de façon collective plaira aux futurs médecins de famille, pour qui « la qualité de vie » est importante. « Je pense qu’il va y avoir un meilleur environnement de travail et je pense que la prise en charge va pouvoir se faire différemment, a précisé le ministre. Est-ce qu’on pourra aller plus loin que ça pour les convaincre ? Moi, j’ai l’impression que toute la question de la rémunération, lorsqu’on va passer à la “capitation”, ça va beaucoup aider. »

L’entente de principe récemment conclue avec la FMOQ porte sur l’accès à la première ligne. La capitation fera l’objet de négociations plus tard, vers la fin mars 2023, estime le ministre Dubé.

Depuis lundi, le Dr Amyot mène une tournée régionale afin de présenter à ses membres l’entente de principe. En vertu de celle-ci, 500 000 patients inscrits au GAMF auront accès, d’ici mars 2023, à un groupe de médecins de famille. Pour chaque consultation médicale, ceux-ci devront passer — comme c’est le cas pour les patients orphelins — par le guichet d’accès à la première ligne (GAP), où une infirmière au triage déterminera vers quel professionnel les diriger.

Dans un « contexte de pénurie » de médecins, le Dr Amyot pense que cette façon de faire est la bonne. Les médecins doivent être utilisés lorsque leur expertise est requise. « Dans un monde idéal, nous, on souhaiterait que même les patients inscrits à un médecin de famille puissent passer par le GAP ou par une forme de triage pour les orienter vers le bon professionnel, dégager davantage de plages pour essayer d’en offrir le plus possible à la population, explique-t-il. Est-ce que dans le personnel des GMF, une infirmière pourrait faire ce triage ? Peut-être que des GMF aimeraient implanter ça pour leur clientèle. »

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