Améliorer le bien-être et la santé mentale des personnels scolaires

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
La pandémie a exacerbé et propulsé les problèmes de santé mentale au premier plan dans tous les domaines, y compris celui de l’éducation.
Ina Fassbender Agence France-Presse La pandémie a exacerbé et propulsé les problèmes de santé mentale au premier plan dans tous les domaines, y compris celui de l’éducation.

Ce texte fait partie du cahier spécial Congrès de l'Acfas

« C’est un problème qui persiste dans le temps. On en parlait déjà dans les années 1980 », constate Simon Viviers, organisateur du colloque Santé mentale et bien-être au travail des personnels scolaires au Québec au prochain Congrès de l’Acfas. Au sortir d’une pandémie qui a affecté les milieux scolaires, qui eux aussi ont dû construire l’avion en plein vol, le colloque veut faire le point sur la situation.

« Tout se passe comme si on n’arrivait pas à faire de la prévention », remarque Simon Viviers, professeur au Département des fondements et pratiques en éducation de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval. Il s’intéresse depuis plusieurs années aux problèmes de santé mentale au travail dans ce secteur. L’état de la santé mentale des enseignants s’est particulièrement dégradé dans les deux dernières décennies. Conséquence : les enseignants, surtout en début de carrière, désertent le métier.

Par ailleurs, « beaucoup encaissent la souffrance vécue, et on se retrouve avec toutes sortes de troubles non documentés ; ça a des conséquences sur la famille, le conjoint, la qualité de l’éducation », ajoute-t-il. Les enseignants prennent ainsi le stress sur leurs épaules afin de donner le meilleur aux élèves, mais au prix de leur santé mentale, et en affectant à long terme leur capacité d’offrir pleinement ce qu’ils ont à offrir.

Un colloque pour faire le point

La pandémie a exacerbé et propulsé les problèmes de santé mentale au premier plan dans tous les domaines, y compris celui de l’éducation : le Conseil supérieur de l’éducation a d’ailleurs produit un rapport sur la question, et le ministère de l’Éducation, organisé un symposium sur le bien-être à l’école. Le colloque Santé mentale et bien-être au travail des personnels scolaires au Québec, qui aura lieu les 12 et 13 mai, vise donc à faire le point sur l’état de la santé mentale du personnel scolaire.

Le colloque s’amorcera avec la présentation des résultats préliminaires d’une vaste enquête épidémiologique sur la santé mentale du personnel enseignant menée par l’INSPQ auprès de 10 000 répondants. Des experts internationaux viendront également éclairer le débat.

En plus de s’intéresser à la santé mentale des enseignants, le colloque portera attention au personnel de direction et au personnel de soutien. « C’est ce qui fait l’originalité du colloque », avance M. Viviers. « Les personnels du secteur professionnel et de l’éducation aux adultes ne seront pas en reste. C’est important d’avoir une perspective la plus inclusive possible », insiste-t-il.

Un rôle tenu pour acquis

La pandémie a eu un impact important sur les directions d’école, dont on sous-estime souvent le rôle crucial, explique Emmanuel Poirel, coresponsable du colloque et professeur au Département d’administration et fondements de l’éducation de l’Université de Montréal.

« On savait que c’était un métier difficile, mais les défis se sont multipliés en temps de pandémie ». Alors qu’un gestionnaire d’entreprise a à sa charge 10 ou 15 employés, les directions d’école secondaire, par exemple, sont constituées d’une toute petite équipe de direction (un poste de direction et quelques adjoints) pour 200 employés. « Elles n’ont pas de comptable, de responsable des communications… Les directions doivent tout faire », poursuit M. Poirel.

Happées par leur école et constamment dans l’urgence et la gestion de crise, les directions trouvent peu de temps pour être des leaders pédagogiques, « ce pour quoi on les engage », observe M. Poirel.

Le professeur Poirel note par ailleurs une perte d’intérêt marqué pour les postes de direction. « Ça, on ne l’avait pas anticipé », affirme-t-il. Les directeurs sont la plupart du temps d’anciens enseignants qui montent dans les postes de gestion ; mais en ce moment, les enseignants ne sont plus intéressés, et certains directeurs veulent revenir à l’enseignement, résume M. Poirel, qui présentera les données préliminaires d’une vaste enquête sur la santé mentale et le bien-être des directions d’établissement d’enseignement pendant la crise sanitaire.

Amorcée juste avant la pandémie, cette enquête a récolté des données auprès de plus de 1000 directions, ce qui a permis de constater que celles-ci étaient déjà fragilisées par l’énorme charge de travail, malgré leur résilience. « Elles développent de bonnes stratégies pour ne pas s’épuiser, et font en sorte de s’éloigner de leurs émotions. Mais c’est ça le risque », croit-il. Des entrevues en profondeur ont également été effectuées en mars 2021, pour faire le point sur leur santé mentale en pleine pandémie, et l’enquête se poursuit ; une autre mesure sera prise en octobre 2022 pour suivre l’évolution.

Une perspective critique

Le deuxième objectif du colloque est d’ouvrir le débat scientifique et de réfléchir sur les concepts théoriques, notamment en examinant les approches utilisées.

« Certaines sont très orientées sur la responsabilisation individuelle, alors que c’est beaucoup plus complexe que ça, on ne peut se limiter à ça », affirme Emmanuel Poirel. Demander aux individus d’améliorer leur capacité à mieux gérer le stress fait fi des dynamiques collectives. « Il faut changer l’organisation du travail », soutient-il.

Depuis une vingtaine d’années, on observe en effet la venue d’un nouveau type de gestion dans le secteur public, calqué sur le privé. L’accent est mis sur la réussite scolaire et sur des indicateurs chiffrés. « Or, tout n’est pas quantifiable ; le sens du travail est absent du tableau de bord des gestionnaires », souligne M. Viviers. Cette perte de sens a un impact sur le bien-être des employés.

Les organisateurs du colloque souhaitent que cet état des lieux alimente les pratiques de prévention et les politiques. « On espère que des représentants des services scolaires, des syndicats et du ministère de l’Éducation seront présents, pour qu’ils élargissent leurs horizons et prennent la pleine mesure de ce qui pose problème aux gens qui prennent soin de nos enfants au quotidien », conclut M. Viviers.

Ce premier colloque sera, espère-t-on, le premier d’une série de colloques qui présenteront les retombées positives des interventions inspirées par cet état de fait.

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