Entre deuil et dénis, le Québec passe le cap des 15 000 morts 

De ces 15 000 morts, plus de 3300 (22%) sont décédés depuis l’arrivée d’Omicron, il y a à peine plus de quatre mois.
Photo: Getty Images/iStockphoto De ces 15 000 morts, plus de 3300 (22%) sont décédés depuis l’arrivée d’Omicron, il y a à peine plus de quatre mois.

Le Québec s’apprête à franchir le cap symbolique des 15 000 morts liés à la COVID-19. Si toute la société rêve d’un « retour à la normale », l’empathie et la solidarité envers les disparus semblent s’être effritées au fil des mois pour ceux qui enterrent encore des amis, des mères, des proches emportés par le virus. Pour eux, la vie n’a rien de cette normalité tant espérée.

« La vérité, c’est que chaque jour, 30 ou 40 familles vivent encore un immense drame. C’est la réalité de ma famille. Mais on dirait que ces drames sont devenus les petites notes de bas de page d’un grand livre d’histoire », déplore Marc Bouliane, mari et père de trois enfants, toujours soufflé par la perte de Jennifer, sa conjointe emportée à 50 ans par la COVID, en février dernier.

Jennifer Hwang venait de souffler ses 50 bougies et de remporter une importante bataille contre le cancer. « Il n’y avait plus de traces détectables de son cancer depuis juillet », insiste-il.

Infectée par un contact lors d’un souper le 12 décembre, Jennifer a dû attendre plusieurs jours le résultat de son test, au moment où le Québec était frappé par la vague Omicron.

La mère de famille sera admise à l’urgence le 22 décembre, mais il était déjà trop tard pour lui octroyer les traitements qui auraient pu aider son système immunitaire affaibli à combattre la COVID. Acheminée aux soins intensifs et intubée la veille de Noël, Jennifer a succombé à une crise cardiaque 53 jours après avoir été infectée.

Si Marc Bouliane parle du drame qui secoue sa famille, c’est qu’il se désole qu’on tourne la page si vite sur ceux qui tombent encore sous le coup de la COVID, et sans réfléchir aux ratés qui précipitent plusieurs de ces décès. « Si on avait pu avoir accès à des tests rapides, le résultat aurait peut-être été différent. Il faut parler de ces morts pour ne pas les oublier, mais aussi parce que plusieurs sont le résultat de défaillances structurelles de notre réseau de la santé », insiste-t-il.

« Nous étions mariés depuis 26 ans et c’est difficile tous les jours, dit le père de famille. [Ce que je dis], ça ne la ramènera pas. Mais si cela peut pousser des personnes à faire des choix différents, j’aurai accompli mon travail. »

Oubliés ?

À la tristesse de cette famille se conjugue celle de centaines d’autres qui déplorent que la mort récente de leur proche tombe désormais dans le néant, observe Mélanie Vachon, professeure au Département de psychologie de l’UQAM et responsable du projet de recherche J’accompagne COVID-19.

« C’est comme si le sens donné à la mort par COVID avait changé depuis le début de la pandémie. Une partie de nous s’est habituée à un monde où les gens meurent. Cette banalisation est très difficile à vivre pour les personnes endeuillées », dit-elle.

La fatigue pandémique, l’éclipse médiatique provoquée par les horreurs de la guerre en Ukraine et le discours prônant la responsabilité individuelle de se protéger face à la maladie contribuent à faire passer ses morts sous le radar, croit-elle. « On est passé de morts qui étaient des victimes mal protégées, à des morts dont on met en doute la responsabilité dans leur sort », ajoute Mélanie Vachon.

L’empathie de 2020 envers les aînés « bâtisseurs » du Québec a cédé la place aux affaires courantes. Pourtant, de ces 15 000 morts, plus de 3300 (22 %) sont décédés depuis l’arrivée d’Omicron, il y a à peine plus de quatre mois.

En 2021, une cérémonie officielle en hommage aux disparus de la COVID-19 avait marqué la première année de pandémie. Après 14 000 décès, le silence de 2022 a été douloureusement vécu par plusieurs familles, ajoute la psychologue. « Rendu à 15 000 morts, ce serait non seulement adéquat d’offrir des condoléances, mais même des excuses publiques à ceux dont les proches sont morts seuls, parfois dans des conditions atroces en CHSLD. »

Les entrevues menées par Jacques Cherblanc, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), dans le cadre de la recherche internationale COVID-Deuil font état d’un niveau de souffrance « alarmant » chez les familles endeuillées durant la pandémie. « On peut dire que tous les endeuillés n’ont pas vécu un deuil normal. L’impossibilité de ritualiser la mort en groupe fait en sorte qu’il manque des étapes dans le récit du décès de leurs proches. »

Tous les sujets clivants, notamment les morts de la COVID, tendent à être évités en cette année électorale, ajoute le chercheur. « Pourtant, le meilleur moyen de tirer les leçons de cette hécatombe, c’est d’y faire face. Si on veut dire “plus jamais”, il faut reconnaître ce qui est arrivé. Balayer sous le tapis ne suffira pas », pense-t-il.

Aux yeux de Valérie Bourgeois-Guérin, professeure au Département de psychologie de l’UQAM, « les familles sont aussi frappées, que ce soit la première mort ou la quinze millième mort de la COVID. La perte est aussi difficile à vivre. »

« C’est normal qu’une usure s’installe dans la population face au stress, et qu’on souhaite ne plus trop penser aux morts, dit-elle. Mais pour le gouvernement, reconnaître collectivement les morts contribuerait à sensibiliser le public au fait que beaucoup de gens autour d’eux traversent encore un deuil difficile. Ne pas en parler, ça nuit », dit-elle.

Ça a été le cas d’une femme dont les deux parents, jeunes septuagénaires, ont été hospitalisés en même temps, dans la même chambre. « Mon père de 70 ans est décédé au début décembre, à côté de ma mère. Nous n’étions que deux à son chevet, en habit d’astronaute. On n’a pas idée de ce que ça peut être, la mort en temps de COVID. Ses frères n’ont même pas pu le voir. Ça a été atroce, surréel », explique celle qui a requis l’anonymat par délicatesse pour sa famille.

Pas que des aînés

Les chiffres, eux, rappellent le lourd bilan attribuable à la COVID au Québec. Sur les 39 000 décès survenus au Canada depuis 2020, 38 % l’ont été au Québec, qui compte pour 23 % de la population canadienne. Plus de la moitié des 15 000 décès de la pandémie sont survenus en 2020, dont plus de 5000 en CHSLD. Mais des 3271 personnes emportées par la COVID en 2021, la moitié vivaient à domicile, et c’était le cas de 60 % des 3141 personnes décédées depuis le début de l’année.

Si la COVID est associée aux aînés, la vaste contagion entraînée par le variant Omicron chez les plus jeunes a fait que plus de 150 adultes de 20 à 59 ans ont été emportés par la COVID (5e et 6e vagues). Un bilan qui dépasse celui de toutes les vagues précédentes dans ces tranches d’âge. Des disparus dans la force de l’âge, comme Jennifer, qui laissent leurs familles meurtries.

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