L’urgence de l’hôpital Anna-Laberge déborde

«On a une surcharge ambulatoire, estime une infirmière. On nous a dit qu’on aurait 5 ambulances par jour de plus [de la région du Suroît], mais c’est plus 15 de plus.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «On a une surcharge ambulatoire, estime une infirmière. On nous a dit qu’on aurait 5 ambulances par jour de plus [de la région du Suroît], mais c’est plus 15 de plus.»

L’urgence de l’hôpital Anna-Laberge, à Châteauguay, déborde à un point tel qu’un patient a dû être installé sur une chaise avec une petite table mobile plutôt que sur une civière dans un corridor, signale le Syndicat des professionnelles en soins de Montérégie-Ouest, affilié à la FIQ. D’autres patients se trouvent dans des salles sans accès à des sonnettes pour demander de l’aide en cas de malaise. Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, suit la situation « de très près », assure son cabinet.

Le taux d’occupation de l’urgence était de 200 % jeudi matin (188 % en après-midi). L’urgence comptait alors 64 patients sur civière. « Ce matin, un patient était couché sur une civière dans un coin de mur, rapporte Dominic Caisse, agent syndical à l’hôpital Anna-Laberge. Il est à l’urgence pour des convulsions. Il est un peu à la vue, mais il n’a aucune cloche à sa portée s’il y a une urgence ou quoi que ce soit. »

Les infirmières « essaient » de faire des « tournées régulièrement », précise Dominic Caisse. Mais elles craignent le pire, ajoute la présidente du syndicat local, Mélanie Gignac. « Elles sont aux prises avec le sentiment de ne pas bien soigner les patients, dit-elle. Malgré le fait qu’elles font 1000 % de leur mieux, elles n’ont pas le temps de s’occuper adéquatement des patients et elles ont peur d’en échapper. »

Le Devoir a parlé au téléphone à une infirmière de l’urgence qui veut garder l’anonymat par crainte de représailles. « La population ici n’est pas en sécurité, pense-t-elle. On n’arrive pas à bien faire notre travail. »

L’urgence est « complètement embourbée », selon le Dr Pierre McCabe, chef du département de médecine spécialisée du CISSS de la Montérégie-Ouest, qui pratique à Anna-Laberge. « C’est effectivement dangereux, parce que les patients ne réussissent pas à être vus, tout simplement parce qu’il n’y a plus de place dans l’urgence pour faire voir les patients », explique-t-il. Il recommande à la population d’éviter de s’y rendre « à moins d’être très malade actuellement ».

Au cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, on reconnaît que l’hôpital Anna-Laberge est « sous haute tension ». « La situation est suivie de très près au ministère de la Santé et nous allons continuer de le faire, précise-t-on. Nous sommes en mode solution. Nous allons demander au ministère d’y voir et d’intervenir. »

Le cabinet du ministre rappelle que, « comme partout au Québec, l’enjeu de fond, c’est que beaucoup trop de patients sont en attente d’une place en CHSLD ou dans un autre lieu d’hébergement, et ce, bien que nous ayons augmenté de 2500 le nombre de lits disponibles pour ces personnes ».

À l’urgence d’Anna-Laberge, 36 des 64 patients sur civière jeudi matin étaient à l’urgence parce qu’il n’y avait pas de place aux étages, selon Dominic Caisse. Une unité de médecine a récemment dû être fermée par manque de personnel.

Le CISSS de la Montérégie-Ouest confirme s’être « résigné à fermer temporairement 40 lits de courte durée » dans un « contexte de pénurie de main-d’œuvre criante et afin d’offrir des soins sécuritaires aux usagers ».

Selon le Dr Pierre McCabe, la fermeture de cette unité, dans le contexte actuel, demeure la meilleure solution pour « aider le personnel à passer à travers la crise ». Moins d’heures supplémentaires obligatoires sont imposées. « Malgré la fermeture de lits, le nombre de patients qu’on a réussi à hospitaliser depuis trois semaines demeure stable », souligne le spécialiste en médecine interne. L’équipe est « plus efficace » pour donner des congés aux patients et ainsi récupérer des lits. Jeudi, 15 patients ont d’ailleurs pu quitter l’hôpital, précise le CISSS.

Mais l’urgence, elle, déborde de patients. Des malades qui sont plus nombreux que d’habitude à devoir être hospitalisés, selon le CISSS. C’est sans compter la sixième vague de COVID-19.

« La COVID, actuellement, ça nous fait très mal encore », affirme le Dr Pierre McCabe. D’après lui, environ le quart des lits de l’hôpital sont occupés par des personnes infectées. « Les séjours sont plus longs lorsque les patients ont la COVID, et on a eu beaucoup d’éclosions dans nos unités à cause de la COVID. » Du personnel l’a contractée ou a dû s’isoler.

Plus d’ambulances vers Anna-Laberge

En attendant l’ouverture de l’hôpital Vaudreuil-Soulanges, en 2026, le CISSS de la Montérégie-Ouest a procédé à un « repartage des ambulances » entre l’hôpital du Suroît, à Salaberry-de-Valleyfield, et Anna-Laberge. Environ cinq ambulances supplémentaires par jour sont désormais dirigées vers le centre hospitalier de Châteauguay, selon le CISSS.

Le syndicat soutient que des patients ont dû demeurer dans des ambulances pendant deux heures ou deux heures et demie mercredi soir en raison du manque de place à l’urgence. La Coopérative des techniciens ambulanciers de la Montérégie (CETAM), qui sert le territoire, n’a pas voulu confirmer ce délai au Devoir. « Parfois, on peut attendre très peu longtemps, dit le relationniste de la CETAM, Renaud Pilon. Ça arrive récemment qu’on va attendre plus longtemps. C’est des situations particulières. »

La CETAM assure que la population « ne souffre pas » du fait que des ambulances demeurent ainsi stationnées plutôt que d’être sur la route. « On a quand même d’autres ressources qui sont à l’extérieur », dit Renaud Pilon.

Pour aider Anna-Laberge à court terme, le Dr Pierre McCabe croit que le ministère de la Santé pourrait modifier la desserte des ambulances. « Ce qui aurait été le plus souhaitable, c’est que le territoire [du Suroît] soit en partie redécoupé vers le Lakeshore et qu’une partie de notre territoire soit redécoupé vers Saint-Jean-sur-Richelieu ou Charles-Le Moyne », juge-t-il.

Mélanie Gignac, elle, martèle que le ministre Christian Dubé doit écouter les solutions des infirmières sur le terrain. Des soignantes démissionnent encore, malgré les efforts du syndicat et de l’employeur pour instaurer des horaires atypiques et des quarts de 12 heures, déplore-t-elle. « J’ai l’impression qu’on a atteint le fond, dit-elle. L’été n’est même pas arrivé, les filles ont peur de faire des TSO [heures supplémentaires] l’un après l’autre. »

Le cabinet du ministre souligne que Christian Dubé s’est déjà rendu à Anna-Laberge pour discuter avec le personnel. Pour désengorger les urgences, il mise sur une « prise en charge pertinente et locale » des patients par divers professionnels de la santé, comme les pharmaciens, les infirmières praticiennes spécialisées et les médecins. Des guichets d’accès à la première ligne (GAP), destinés aux Québécois sans médecin de famille, seront lancés d’ici la fin de l’été.

La population ici n’est pas en sécurité, dit-elle. On n’arrive pas à bien faire notre travail. On éteint des feux.

À l’Hôpital Anna-Laberge, la durée moyenne de séjour sur civière à l’urgence était de 27 heures 14 minutes en 2021-2022, selon les données obtenues par Le Devoir auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). La moyenne provinciale est de 16 heures 45 minutes, soit trois heures de plus qu’il y a trois ans.


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