Davantage de médecins de famille à la retraite

Les omnipraticiens de Montréal qui ont annoncé en 2021 une retraite immédiate ou prochaine ont en moyenne 68 ans.
Photo: Michael Monnier Le Devoir Les omnipraticiens de Montréal qui ont annoncé en 2021 une retraite immédiate ou prochaine ont en moyenne 68 ans.

Les départs à la retraite de médecins de famille s’accélèrent au Québec. Quelque 275 omnipraticiens faisant de la prise en charge de patients ont signalé, en 2021, à la Régie de l’assurance maladie du Québec qu’ils quittaient la pratique ou le feraient d’ici deux ans. Un nombre presque deux fois plus élevé qu’en 2017, selon les données obtenues par Le Devoir auprès de la RAMQ.

« Le phénomène va empirer dans les prochaines années, estime le Dr Marc-André Amyot, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). Ce sont 25 % des médecins de famille qui ont plus de 60 ans. »

275

C’est le nombre d’omnipraticiens qui quitteront leur profession d’ici deux ans.

Selon la RAMQ, les omnipraticiens de Montréal qui ont annoncé en 2021 une retraite immédiate ou prochaine ont en moyenne 68 ans. L’âge moyen est de 65 ans dans la Capitale-Nationale et en Montérégie. Il s’élève à 62 ans en Estrie.

Ces départs à venir font bondir le nombre de personnes inscrites au guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF). Sur les quelque 990 000 Québécois qui y figurent, plus de 136 000 s’y trouvent parce que leur omnipraticien prendra sa retraite au cours des 24 prochains mois. D’ici là, ils demeurent suivis par leur médecin.

Gaëlle Lebreton, elle, a perdu le sien. Elle a appris par hasard que sa médecin de famille tirait sa révérence à la fin décembre. « Mon conjoint avait un rendez-vous avec elle et il a entendu les deux secrétaires parler de sa retraite dans un mois », dit-elle.

La Montréalaise de 41 ans, inscrite au GAMF, a dernièrement eu un avant-goût de sa nouvelle réalité de patiente orpheline. Obtenir un test Pap a été « compliqué ». « J’ai dû trouver un rendez-vous [médical] dans un “sans rendez-vous” juste pour avoir le papier [la requête] pour voir un gynéco, parce que le médecin ne faisait pas le Pap test », raconte-t-elle.

Hélène Rochette craint que sa mère de 95 ans — inscrite au GAMF depuis septembre — ne subisse le même sort. « Elle ne se déplace pas facilement, indique-t-elle. Souvent, son médecin de famille lui faisait des consultations par téléphone pour lui éviter de se rendre sur place. »

Hélène Rochette croit que le guichet d’accès à la première ligne (GAP), une mesure destinée aux patients orphelins au cœur de la réforme de la santé du ministre Christian Dubé, ne convient pas aux gens âgés comme sa mère, qui ont des dossiers médicaux « épais ». « Ils ne peuvent pas se faire “barouetter” d’un professionnel à l’autre », pense cette citoyenne de Québec. Il faut, croit-elle, qu’ils soient pris en charge par un médecin.

Manque de relève

 

Combler les départs à la retraite est loin d’être simple. Selon la FMOQ, il manque déjà 1000 omnipraticiens au Québec. Un chiffre que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) ne se dit pas en mesure de confirmer.

« Il y a effectivement plusieurs départs plus hâtifs à la retraite actuellement chez les médecins, écrit le MSSS dans un courriel. Il est toutefois difficile de quantifier le “nombre de médecins manquants”, car un médecin ne travaille pas obligatoirement à temps complet. Leur niveau d’activité varie tout au long de leur carrière. »

Le MSSS souligne que les admissions en médecine sont en hausse (969 en 2022-2023, contre 915 en 2021-2022). La réforme du ministre Dubé prévoit aussi valoriser la médecine familiale pour convaincre des jeunes d’adopter la profession.

Les finissants en médecine boudent la médecine familiale. « L’an passé, 75 postes de résidence en médecine familiale n’ont pas été pourvus, rappelle le Dr Amyot. Depuis 2013, c’est 400 postes qui n’ont pas été pourvus. »

Pour répondre aux besoins des patients orphelins, l’Association des médecins omnipraticiens de Montréal (AMOM) croit qu’il faut augmenter le nombre de postes de nouveaux médecins dans la métropole. Environ le tiers des médecins de famille montréalais ont plus de 60 ans.

La vice-présidente de l’AMOM, la Dre Odile Kowalski, dénonce « l’ingérence » du ministre de la Santé, Christian Dubé, qui est intervenu l’été dernier pour réduire le nombre de postes à Montréal — les faisant passer de 102 à 72 — au profit du 450.

Sa clinique a subi les conséquences de ces modifications portées aux plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM). Deux médecins de son GMF ont pris leur retraite et un troisième a déménagé dans une autre région en guise de « préretraite ». « Mais je n’ai eu aucune recrue, dit la Dre Kowalski. Il y a eu diminution des postes dans mon RLS [réseau local de services]. L’année passée, il y avait neuf PREM, cette année, il y en a eu quatre. » Les candidats qui souhaitaient pratiquer dans sa clinique n’ont pas obtenu l’une de ces places.

Nil Lefrançois, 75 ans, a quitté la pratique de la médecine familiale le 2 janvier. Il suivait 3000 patients au Centre médical Beauport, clinique de quartier qu’il a fondée en 1977. Il n’a pu transférer sa clientèle à un collègue, mis à part « quelques patients très lourds ».

Son « petit GMF » peine à recruter des médecins. Les tours de garde reviennent plus souvent dans une clinique qui compte peu d’omnipraticiens. Il rappelle qu’un GMF doit respecter les obligations imposées par le MSSS, comme « être ouvert 68 ou 72 heures par semaine, faire du sans rendez-vous de 8 h à 20 h et faire des fins de semaine ». « Quand il y a 25 ou 30 médecins, ton tour vient beaucoup plus lentement », dit-il. Selon lui, les supercliniques apparaissent plus attrayantes que les petits centres médicaux pour cette raison.

Nil Lefrançois indique que les PREM ont aussi contrecarré les projets d’embauche du Centre médical Beauport dans le passé. Il a plaidé sa cause auprès de Québec et a obtenu une dérogation au PREM en 2019, afin qu’un médecin se joigne à son équipe.

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